mardi 5 janvier 2016

Un amour impossible:Commentaire composé d’un extrait de Le Lys dans la vallée, Balzac.

Commentaire composé d’un extrait de Le Lys dans la vallée, Balzac.

 Balzac est l’auteur de l’œuvre monumentale La Comédie humaine, fidèle peinture des mœurs sous forme de tableaux privés, parisiens ou provinciaux, constituée de plus de 90 œuvres. Le Lys dans la vallée y prend place comme récit des amours platoniques entre Frédéric de Vandenesse et madame de Mortsauf. Cette œuvre parue en 1836 s’inspire du roman Volupté de Sainte-Beuve, par ailleurs vexé de la réécriture, et des amours de l’auteur avec Laure de Berny. Le texte raconte l’arrivée dans la vallée où réside la dame dont il est tombé amoureux lors d’un bal donné à Tours par le duc d’Angoulême. Ce décor inspiré du château de Saché apparaît comme un paradis perdu ; il convient alors de se demander comment cette découverte révèle le caractère romantique du jeune héros. Ainsi c’est un jeune homme exalté et épris de beauté qui décrit un lieu idyllique, miroir d’une hôtesse idéalisée.


   Le narrateur intra-diégétique fait part de ses sentiments en rendant le lecteur complice : des implications donnent l’illusion d’un dialogue qui prend à témoin. Il semble revisiter son passé, chercher un impossible assentiment. Une inversion singulière oppose les incertitudes du jeune homme avec le modalisateur « semble », l’hypothèse « si », le verbe « je m’interroge », « mon cœur ne me trompait point » , à l’omniscience prétendue du lecteur « comme vous le savez déjà » aussitôt démentie par l’antithèse « sans rien savoir encore »qui crée un effet de surprise et d’attente. Le lecteur est dérouté par les ordres et défenses à l’impératif qui lui sont adressés : « Allez par là, revenez-y, ne me demandez-pas » .Le narrateur met dans sa bouche un questionnement et des préoccupations similaires à celles d’un ami : le lecteur est rendu susceptible des mêmes chagrins « si vous voulez calmer vos plaies saignantes », des mêmes aspirations infinies « si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée », et le narrateur répond à cette hypothétique question comme à un confident qui comprendrait son cœur ébloui et endolori et serait à même de le rassurer..     En effet le personnage exprime un contraste saisissant entre une sorte de désoeuvrement initial et l’enthousiasme que lui procure la vision d’un lieu idyllique. Il est accablé de lassitude quand une vue réjouissante vient le revigorer : « Je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. »Des allusions proleptiques révèlent le deuil et la souffrance éprouvées au moment de l’écriture : »Si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne (…) en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. »Il souffre moralement, voire physiquement puisque derrière l’hypothèse et le présent gnomique, une vérité intime reste envisageable : « Le poumon malade », le personnage sous-entend des blessures sentimentales au même titre qu’une maladie ce qui contribue à son statut de héros romantique. Ce héros blessé aspire à la guérison et à la satisfaction d’appétits insatiables qu’il semble trouver au moment de la contemplation et à chaque pèlerinage : « à cet aspect ,je fus saisi d’un étonnement voluptueux », le jeune homme éprouve un coup de foudre pour ce paysage qui le terrasse et lui laisse une impression durable : « Je m’appuyai contre un noyer sous lequel ,depuis ce jour ,je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée »,l’expression hypocoristique témoigne du sentiment d’affection qui le lie à ce décor.
  La nature devient le moyen privilégié de l’introspection pour ce personnage romanesque : « Je m’interroge sur les changements que j’ai subis. »Ce retour en soi-même l’amène à un dialogue fictif débouchant sur une réponse digne d’un dandy en son expression précieuse et sa répétition lyrique du mot « aime » , à la prétérition « ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine » ; cet amour se définira d’abord par ce qu’il n’est pas, avec un parallélisme qui démontre le caractère essentiel et vital de cette région : « ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert » ;mais l’aspect de « cliché » de ces comparaisons laisse poindre l’ironie de l’auteur qui se moque gentiment du fringant Félix , pour enfin s’exprimer comme un credo : « je l’aime comme un artiste aime l’art », une déclaration : « je l’aime moins que je vous aime » dont la litote s’explicite enfin : « sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus » et le lecteur comprend que ces adresses directes sont une lettre posthume à la femme aimée, disparue, dont la trace lumineuse subsiste en ce paysage qui continue de le charmer.



   Le romantisme du personnage se manifeste encore plus intensément dans sa manière de décrire cet Eden qui est le reflet de la femme adulée. La région existante est décrite par des noms réels au gré d’ une focalisation du plus proche au plus éloigné, donc au plus élargi : « une vallée, Montbazon, la Loire, l’Indre, la Touraine », avec par ailleurs une isotopie de l’immensité « long, horizons, plein ciel, vaste « , mais le narrateur transfigure ce réel par un regard émerveillé ;il personnifie cet écrin et le sublime à l’aide de métaphores colorées : « semble bondir sous les châteaux posés sur des doubles collines » avec des pluriels qui amplifient l’espace ; « une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent », la chosification et l’animalisation montrent que les trois règnes, animal, végétal et minéral suffisent à peine à décrire ce lieu mythique où se love un serpent comme dans la Genèse. Le narrateur insiste sur le noyer, nouvel arbre de vie aux fruits secs qu’il personnifie : « cet arbre confident de mes pensées » qu’il s’approprie « mon noyer »et l’instant de la découverte se fige éternellement sur une parfaite révélation : « le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation »comme si leur rencontre était prédestinée, comme si tout concourait à faire de cet instant un moment magique avec une musique céleste « en ce moment , les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante », vallée qui prend vie avec l’hypallage, « les oiseaux chantaient, les cigales criaient » dont le parallélisme contrasté pourrait induire une cacophonie, démentie par l’apodose « tout y était mélodie ».
  Ce paradis perdu est évoqué par une personnification qui évoque la joie « les peupliers se balançaient en riant » et une expression proverbiale de sérénité « pas un nuage au ciel »Ce décor est le symbole de l’amour absolu. Le cadre parfait contribue à mettre en valeur madame de Mortsauf, qui n’est pas tout de suite nommée pour conserver son statut d’éternel féminin. « Le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres », la lumière est au zénith et le scintillement confère une aura féérique au décor sublimé.la nature symbolise la femme par des matières précieuses et des tissus délicats : « Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans les vignes »suggère de plus une perception intuitive de façon impressionniste, la femme aimée trop éloignée ne peut être décrite avec précision, cette deuxième rencontre est l’écho de l’épisode furtif du bal : « objet à peine entrevu »mais paradoxalement ,ces petites touches s’amplifient : « l’amour infini sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie… » avec plus loin « la femme qui brillait dans ce vaste jardin ».La petitesse et la fugacité de la vision de la femme s’opposent à l’impression indélébile qu’elles produisent. L’association entre la femme et le lieu à travers la métaphore filée du vêtement se poursuit par des évocations suggestives de la silhouette aux formes variées et contradictoires en une sorte de perfection : « L’amour infini (…)je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur les coteaux que la rivière arrondit toujours différemment ,et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. »
   Le paysage ainsi décrit et personnifié devient l’allégorie de la beauté en sa variété de reliefs et de sensations. La vallée picturale prend vie, tableau animé, grâce à la variété des reliefs et éléments qui la constituent : « L’Indre se roule par des mouvements », « rives vertes », « lignes de peupliers », « vignobles », « peupliers » »buissons verts », « convolvulus ». Une luxuriance de végétaux se fait l’écho du jardin d’Eden et des vergers médiévaux, symboles de l’intimité féminine source de sensations infinies : les couleurs s’y déploient, le vert l’émeraude, la blancheur, les touffes dorées et apaisent le sens de la vue : « la vue s’y repose ». Le sens olfactif trouve aussi son remède : « la remplissant du parfum de ses vertus », « le poumon malade y respire une bienfaisant fraîcheur », par le toucher se trouve le réconfort : « paisibles douceurs « et les bruits de la nature expriment « l’harmonie ».Tout concourt à faire de l’héroïne un idéal inexprimable sinon par l’évocation de l’infini. Si la nature est personnifiée, la femme est réifiée ; elle est évoquée comme une fleur sertie dans cet écrin de verdure par une métaphore hyperbolique et élitiste : « Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu le voici ? » La question rhétorique implique une quasi certitude du voyageur face à tant de perfection : ce ne peut être que l’image de celle qui occupe ses pensées : « elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point », le ton se fait emphatique, la femme apparaît dans les vignes, sous un hallebergier, aux fruits sensuels et frais en opposition au noyer du narrateur et le lyrisme amoureux atteint son apogée dans la métaphore éponyme : « Elle était (…) « le lys de cette vallée » où elle croissait pour le ciel, la remplissant de ses vertus. »La typographie dénote l’enthousiasme à son comble et confère à la femme aimée un statut de reine et de sainte. Elle contamine pour toujours le décor allégorique de l’amour platonique : « la nature belle et vierge comme une fiancée » qui comme elle restera inviolée : « Sans savoir pourquoi mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus, flétrie si l’on y touche. » Avec pudeur, le jeune homme fait allusion à un amour si parfait qu’il ne peut se vivre.



   Balzac semble éprouver de la tendresse et de la nostalgie pour son personnage fréquemment autobiographique, touchant dans son extase excessive face à un paysage qui l’a conquis autant que la dame qui l’habite. Félix est le héros d’un roman d’apprentissage et c’est le point de vue d’un homme mûri par la souffrance qui regarde en arrière sur ce paradis qui le tient en vie après la mort de celle qu’il ne cessa d’adorer mais qui mourut de chagrin en apprenant qu’il avait une liaison. Ce roman inspirera Flaubert pour L’Education sentimentale dont le héros n’obtient de la femme idéalisée qu’une mèche de cheveux et se console dans les bras d’une fille facile.

4 commentaires:

  1. Éh, mais tu actualises même ce blog ! J'ai jamais été fan de Balzac, je préfère l'autre romancier monumental, Zola.

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  2. Très franchement moi aussi! Mais c'est un devoir commun qui a été une décision collégiale, ce sont mes devoirs du soir:)

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  3. Merci pour ce morceau d'anthologie.
    Que tu es belle sur ta photo.
    Je t'embrasse.

    Roger

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    1. Roger, quel plaisir d'avoir de tes nouvelles, tu me manques vraiment!

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Sans la liberté de blâmer il n' est point d' éloge flatteur,à vos plumes: