mardi 5 janvier 2016

Un amour impossible:Commentaire composé d’un extrait de Le Lys dans la vallée, Balzac.

Commentaire composé d’un extrait de Le Lys dans la vallée, Balzac.

 Balzac est l’auteur de l’œuvre monumentale La Comédie humaine, fidèle peinture des mœurs sous forme de tableaux privés, parisiens ou provinciaux, constituée de plus de 90 œuvres. Le Lys dans la vallée y prend place comme récit des amours platoniques entre Frédéric de Vandenesse et madame de Mortsauf. Cette œuvre parue en 1836 s’inspire du roman Volupté de Sainte-Beuve, par ailleurs vexé de la réécriture, et des amours de l’auteur avec Laure de Berny. Le texte raconte l’arrivée dans la vallée où réside la dame dont il est tombé amoureux lors d’un bal donné à Tours par le duc d’Angoulême. Ce décor inspiré du château de Saché apparaît comme un paradis perdu ; il convient alors de se demander comment cette découverte révèle le caractère romantique du jeune héros. Ainsi c’est un jeune homme exalté et épris de beauté qui décrit un lieu idyllique, miroir d’une hôtesse idéalisée.


   Le narrateur intra-diégétique fait part de ses sentiments en rendant le lecteur complice : des implications donnent l’illusion d’un dialogue qui prend à témoin. Il semble revisiter son passé, chercher un impossible assentiment. Une inversion singulière oppose les incertitudes du jeune homme avec le modalisateur « semble », l’hypothèse « si », le verbe « je m’interroge », « mon cœur ne me trompait point » , à l’omniscience prétendue du lecteur « comme vous le savez déjà » aussitôt démentie par l’antithèse « sans rien savoir encore »qui crée un effet de surprise et d’attente. Le lecteur est dérouté par les ordres et défenses à l’impératif qui lui sont adressés : « Allez par là, revenez-y, ne me demandez-pas » .Le narrateur met dans sa bouche un questionnement et des préoccupations similaires à celles d’un ami : le lecteur est rendu susceptible des mêmes chagrins « si vous voulez calmer vos plaies saignantes », des mêmes aspirations infinies « si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée », et le narrateur répond à cette hypothétique question comme à un confident qui comprendrait son cœur ébloui et endolori et serait à même de le rassurer..     En effet le personnage exprime un contraste saisissant entre une sorte de désoeuvrement initial et l’enthousiasme que lui procure la vision d’un lieu idyllique. Il est accablé de lassitude quand une vue réjouissante vient le revigorer : « Je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. »Des allusions proleptiques révèlent le deuil et la souffrance éprouvées au moment de l’écriture : »Si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne (…) en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. »Il souffre moralement, voire physiquement puisque derrière l’hypothèse et le présent gnomique, une vérité intime reste envisageable : « Le poumon malade », le personnage sous-entend des blessures sentimentales au même titre qu’une maladie ce qui contribue à son statut de héros romantique. Ce héros blessé aspire à la guérison et à la satisfaction d’appétits insatiables qu’il semble trouver au moment de la contemplation et à chaque pèlerinage : « à cet aspect ,je fus saisi d’un étonnement voluptueux », le jeune homme éprouve un coup de foudre pour ce paysage qui le terrasse et lui laisse une impression durable : « Je m’appuyai contre un noyer sous lequel ,depuis ce jour ,je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée »,l’expression hypocoristique témoigne du sentiment d’affection qui le lie à ce décor.
  La nature devient le moyen privilégié de l’introspection pour ce personnage romanesque : « Je m’interroge sur les changements que j’ai subis. »Ce retour en soi-même l’amène à un dialogue fictif débouchant sur une réponse digne d’un dandy en son expression précieuse et sa répétition lyrique du mot « aime » , à la prétérition « ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine » ; cet amour se définira d’abord par ce qu’il n’est pas, avec un parallélisme qui démontre le caractère essentiel et vital de cette région : « ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert » ;mais l’aspect de « cliché » de ces comparaisons laisse poindre l’ironie de l’auteur qui se moque gentiment du fringant Félix , pour enfin s’exprimer comme un credo : « je l’aime comme un artiste aime l’art », une déclaration : « je l’aime moins que je vous aime » dont la litote s’explicite enfin : « sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus » et le lecteur comprend que ces adresses directes sont une lettre posthume à la femme aimée, disparue, dont la trace lumineuse subsiste en ce paysage qui continue de le charmer.



   Le romantisme du personnage se manifeste encore plus intensément dans sa manière de décrire cet Eden qui est le reflet de la femme adulée. La région existante est décrite par des noms réels au gré d’ une focalisation du plus proche au plus éloigné, donc au plus élargi : « une vallée, Montbazon, la Loire, l’Indre, la Touraine », avec par ailleurs une isotopie de l’immensité « long, horizons, plein ciel, vaste « , mais le narrateur transfigure ce réel par un regard émerveillé ;il personnifie cet écrin et le sublime à l’aide de métaphores colorées : « semble bondir sous les châteaux posés sur des doubles collines » avec des pluriels qui amplifient l’espace ; « une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent », la chosification et l’animalisation montrent que les trois règnes, animal, végétal et minéral suffisent à peine à décrire ce lieu mythique où se love un serpent comme dans la Genèse. Le narrateur insiste sur le noyer, nouvel arbre de vie aux fruits secs qu’il personnifie : « cet arbre confident de mes pensées » qu’il s’approprie « mon noyer »et l’instant de la découverte se fige éternellement sur une parfaite révélation : « le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation »comme si leur rencontre était prédestinée, comme si tout concourait à faire de cet instant un moment magique avec une musique céleste « en ce moment , les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante », vallée qui prend vie avec l’hypallage, « les oiseaux chantaient, les cigales criaient » dont le parallélisme contrasté pourrait induire une cacophonie, démentie par l’apodose « tout y était mélodie ».
  Ce paradis perdu est évoqué par une personnification qui évoque la joie « les peupliers se balançaient en riant » et une expression proverbiale de sérénité « pas un nuage au ciel »Ce décor est le symbole de l’amour absolu. Le cadre parfait contribue à mettre en valeur madame de Mortsauf, qui n’est pas tout de suite nommée pour conserver son statut d’éternel féminin. « Le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres », la lumière est au zénith et le scintillement confère une aura féérique au décor sublimé.la nature symbolise la femme par des matières précieuses et des tissus délicats : « Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans les vignes »suggère de plus une perception intuitive de façon impressionniste, la femme aimée trop éloignée ne peut être décrite avec précision, cette deuxième rencontre est l’écho de l’épisode furtif du bal : « objet à peine entrevu »mais paradoxalement ,ces petites touches s’amplifient : « l’amour infini sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie… » avec plus loin « la femme qui brillait dans ce vaste jardin ».La petitesse et la fugacité de la vision de la femme s’opposent à l’impression indélébile qu’elles produisent. L’association entre la femme et le lieu à travers la métaphore filée du vêtement se poursuit par des évocations suggestives de la silhouette aux formes variées et contradictoires en une sorte de perfection : « L’amour infini (…)je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur les coteaux que la rivière arrondit toujours différemment ,et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. »
   Le paysage ainsi décrit et personnifié devient l’allégorie de la beauté en sa variété de reliefs et de sensations. La vallée picturale prend vie, tableau animé, grâce à la variété des reliefs et éléments qui la constituent : « L’Indre se roule par des mouvements », « rives vertes », « lignes de peupliers », « vignobles », « peupliers » »buissons verts », « convolvulus ». Une luxuriance de végétaux se fait l’écho du jardin d’Eden et des vergers médiévaux, symboles de l’intimité féminine source de sensations infinies : les couleurs s’y déploient, le vert l’émeraude, la blancheur, les touffes dorées et apaisent le sens de la vue : « la vue s’y repose ». Le sens olfactif trouve aussi son remède : « la remplissant du parfum de ses vertus », « le poumon malade y respire une bienfaisant fraîcheur », par le toucher se trouve le réconfort : « paisibles douceurs « et les bruits de la nature expriment « l’harmonie ».Tout concourt à faire de l’héroïne un idéal inexprimable sinon par l’évocation de l’infini. Si la nature est personnifiée, la femme est réifiée ; elle est évoquée comme une fleur sertie dans cet écrin de verdure par une métaphore hyperbolique et élitiste : « Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu le voici ? » La question rhétorique implique une quasi certitude du voyageur face à tant de perfection : ce ne peut être que l’image de celle qui occupe ses pensées : « elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point », le ton se fait emphatique, la femme apparaît dans les vignes, sous un hallebergier, aux fruits sensuels et frais en opposition au noyer du narrateur et le lyrisme amoureux atteint son apogée dans la métaphore éponyme : « Elle était (…) « le lys de cette vallée » où elle croissait pour le ciel, la remplissant de ses vertus. »La typographie dénote l’enthousiasme à son comble et confère à la femme aimée un statut de reine et de sainte. Elle contamine pour toujours le décor allégorique de l’amour platonique : « la nature belle et vierge comme une fiancée » qui comme elle restera inviolée : « Sans savoir pourquoi mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus, flétrie si l’on y touche. » Avec pudeur, le jeune homme fait allusion à un amour si parfait qu’il ne peut se vivre.



   Balzac semble éprouver de la tendresse et de la nostalgie pour son personnage fréquemment autobiographique, touchant dans son extase excessive face à un paysage qui l’a conquis autant que la dame qui l’habite. Félix est le héros d’un roman d’apprentissage et c’est le point de vue d’un homme mûri par la souffrance qui regarde en arrière sur ce paradis qui le tient en vie après la mort de celle qu’il ne cessa d’adorer mais qui mourut de chagrin en apprenant qu’il avait une liaison. Ce roman inspirera Flaubert pour L’Education sentimentale dont le héros n’obtient de la femme idéalisée qu’une mèche de cheveux et se console dans les bras d’une fille facile.

lundi 25 février 2013

Commentaire composé de l' incipit d' " aux champs" de Maupassant ( niveau secondes)

Millet: le fermier


 Texte:

 Aux champs par Guy de MAUPASSANT

 A Octave Mirbeau

 Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient produites à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison. Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable.
 La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garçon ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garçons. Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous, et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant : "Je m'y ferais bien tous les jours"
 Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle : - Oh ! regarde, Henri, ce tas d'enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière. L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui. La jeune femme reprit : - Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit. Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses. Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle voiture.
 Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous. Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières. Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s'arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans. Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante commença : - Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon... Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.


 Commentaire:

 Ainsi la réalité est perçue avec le recul amusé du narrateur omniscient. L’ onomastique exagère l’ opposition des deux classes sociales avec le jeu de mot » Tuvache » , un comble pour des éleveurs, tout comme le territorial « Vallin » et l’ excessif « Mme Henri d’ Hubières » trop aristocratique .De même, La symbolique des lieux contribue à la différenciation puisque tardivement l’ élégante « ville de bains » est nommée « Rolleport » ce qui lui enlève de la noblesse. La proximité des maisons opère un contraste avec les conflits qui vont suivre : « côte à côte » et « proches d’ une petite ville de bains » marque un certain isolement. L’ incipit est statique et la présentation sommaire, le récit étant rythmé par des indices temporels itératifs et peu précis « à sept heures le matin, puis à midi, puis à six heures le soir » dénotant des rituels désuets, de même que « le dimanche » est présenté comme un jour « qui sort de l’ ordinaire » et seul propre à rompre une forme de routine. Nulle date n’ est proposée, le récit débute avec « par un après midi du mois d’ août et se poursuit avec « un matin » , ce drame rural non circonstancié pouvant s ‘ appliquer à toute famille d’ agriculteurs cauchois.
L’ humour du narrateur se précise avec la dénomination des enfants tantôt réifiés tantôt animalisés. La quantité les assimile à une portée : « tous leurs petits ». le registre familier contribue à les ridiculiser « la marmaille grouillait », « les mioches », « le moutard » ; les expressions « dans le tas », « tout cela », »ce tas d’ enfants » donnent l’ impression d’ une masse indifférenciée, « leurs produits » et « toute la lignée » désacralisent le lien maternel, enfin les comparaisons avec une forme de gavage ne sont pas valorisantes : « pour donner la pâtée, comme des gardeurs d’oie assemblent les bêtes » « la mère empâtait elle même le petit ».
 Les similitudes entre les deux familles tout comme les oppositions entre les hommes et les femmes sont plaisantes : « chaque ménage en avait quatre » , les deux familles de condition équivalente sont comme les reflets d’ un miroir « les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ « suggèrent une étonnante concertation inconsciente, que confirme « les mariages et, ensuite les naissances, s’ étaient produites à peu près simultanément dans l’ une et l’ autre maison. » comme si aucune innovation n’ était possible dans un tel milieu. Deux termes approximatifs « environ, à peu près » et une curieuse symétrie « trois fille et un garçon, une fille et trois garçons » corrigent le caractère merveilleux de telles coïncidences. Si les mères semblent investies dans leur rôle les pères ont plus de difficultés : « les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait » cependant là encore les deux couples sont associés. C’ est donc avec un registre léger voire comique que débute la nouvelle dont la visée semble pourtant chercher à dénoncer de difficiles conditions de vie.

 En effet la pauvreté des paysans contraste cruellement avec l’ aisance des nouveaux venus. Les termes qui désignent les habitations sont sans équivoque : « chaumières, l’ autre masure » et la proximité montre que le terrain n’ est guère spacieux. Le labeur n’ est pas présenté comme une partie de plaisir « les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde » et la pitance apparaît comme frugale : « tout cela vivait péniblement de soupe , de pomme de terre et de grand air » ce que renforce la gradation décroissante et l’ attelage. « l’ assiette creuse pleine de pain molli dans l’ eau » et l’ accumulation « pommes de terre, un demi-chou et trois oignons » aux précisions inquiétantes renforce l’ idée de la petite consistance des repas et la solennité du « peu de viande au pot au feu » qui est pourtant « une fête pour tous » atteste de la rareté de ce menu plaisir. Les paysans semblent sans révolte, habitués à la saleté et peu sentimentaux : le père exprime son plaisir au discours direct « je m’ y ferais bien tous les jours » . Le petit convoité a les joues sales et les cheveux pommadés de terre. Les parents ne sont pas oisifs « en train de fendre du bois » mais à l’ annonce brutale du souhait de Mme d’ Hubières ils restent cois « stupéfaits et sans idées « sans raisonnements élaborés. Mme d’ Hubières est l’ archétype de la femme du monde mais sa condescendance ne la rend pas plus sympathique. Les citadins sont riches : contrairement aux charrettes, leur voiture est « légère et frêle » et la femme conduit elle même, signe d’ émancipation.
Malgré son désir insatisfait d’ enfant elle en parle avec un certain mépris . En effet le mari se culpabilise de ne pas pouvoir la combler « une douleur et un reproche pour lui » mais sa femme frustrée de maternité animalise les petits « Oh regarde Henri, ce tas d’ enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière. » Son enthousiasme se manifeste par des exclamations, des élans qualifiés par « ces admirations » : « il faut que je les embrasse » les gestes sont spontanés « elle courut aux enfants, prit un des deux derniers (..) l’ enlevant dans ses bras elle le baisa passionnément. » Ses caprices sont puérils , elle semble en proie au besoin d’ avoir une poupée ou un chat : « comme je voudrais en avoir un, celui là le tout petit » sans s’ aviser de sa réticence : » ses menottes qu’ il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses » et l’ amadoue comme un animal qu’ on apprivoise avec de la nourriture : « le bourra de gâteaux, donna des bonbons, les poches pleines de friandises et de sous ». Le drame se joue quand à son retour les paysans respectueux « donnèrent des chaises » et qu’ elle cherche à les attendrir « d’ une voix entrecoupée , tremblante » avec un argument d’ ethos « mes braves gens » Son émotion se ressent à travers la répétition et le silence des points de suspension mais la demande n’ en reste pas moins monstrueuse « je voudrais bien…je voudrais bien emmener avec moi votre…votre petit garçon. » Le sens des liens de filiation n’ est pas plus humain du côté de l’ aristocratie.

mercredi 14 novembre 2012

Je vous parle d' un temps.




Lenoir: rêverie


La mode des réseaux sociaux est au témoignage culturel, on se rassure , on se met en spectacle , on prouve " qu'on y était"! On prouve qu' on fait de la résistance " au complot des forces assoupissantes" moyennant une somme variable et quelques heures de plaisir, eh bien, je ne dérogerai pas à la règle , oui j' y étais, et je ne cherche ici qu' à encourager mes deux lecteurs y compris moi, à ne pas passer à côté.

Puisque cet éloge ne paraîtra jamais dans " Beaux-Arts" je peux y aller de ma petite touche autobiographique: en fait j' étais censée emmener une passionnée de stylisme à l' expo " les impressionnistes et la mode" mais comme toutes les connexions ne sont pas bien raccordées dans ma calebasse , nous avons atterri au Grand Palais au lieu d' Orsay. Vu les facilités de parking dans les deux quartiers je me suis rabattue sur la première option venue. C' est l' histoire de ma vie, mes plus belles aventures sont parties de bévues, quiproquos et ratages...

Allons donc voir " bohèmes" , l' affiche est jolie.

C' est un parcours initiatique, d' abord un vieux documentaire muet filmé aux premiers temps des caméras sur les roulottes, les danses gitanes, soit. Ensuite, l' émerveillement: découvrir l' histoire de la vision des bohémiens, entre peur et fascination. Apprendre au fil des époques et selon le contexte comment ils sont passés de voleurs à messagers mystiques, à travers des peintres classiques, maniéristes, orientalistes ...Que des grands noms: Boucher, Vigée Lebrun, Van Gogh, Manet, Sisley, Picasso, Van Dongen,Corot, De la Tour...Les chefs d' oeuvre s' enchaînent avec une logique parfaite.On démontre en images la sacralisation du peuple au moyen du thème de la fuite en Egypte, aussi bien que leur inscription dans un panthéisme de bon goût à l' époque des Lumières. A bout de souffle, croire que s' est fini, avec un début de nostalgie, mais non.. un corridor avec une gitane mystique, une Esmeralda aussi dorée que sa chèvre est blanche et monter le grand escalier , la colonne Morris s' habille d' affiches de tous les films sur les gitanes et c' est reparti.Cette fois la vie de Bohême, les poètes maudits, les peintres et écrivaillons criblés de dettes, caricaturés par Daumier, exaltés par Degas, Toulouse Lautrec... et le magnifique " rêve" bleu nuit , immense, dans son décor lézardé ...De temps à autres un extrait  de lettres, un poème de Baudelaire pour mettre des mots sur l' émotion.Je ne regrette pas que le hasard pallie mes défaillances.


Urs Karpatz: Fete des Gitans 2010 - Les Saintes... par GypsySoulRadio

lundi 16 janvier 2012

morts sans sépulture




Morts sans sépulture de Jean Paul Sartre au théâtre de Ménilmontant.

Il s’ en est fallu de peu que je reste en carafe, la salle était comble de réservations, bénis soient les retardataires ! C’ est donc dans un sympathique petit théâtre bondé avec des jeunes debout derrière ou assis dans les escaliers , face à un public de tous âges muet et solennel que la confrontation a eu lieu. Dès notre entrée , ils sont déjà sur la scène coupée en deux par une ligne blanche : les bourreaux dans l’ ombre, les victimes en vis à vis dans la lumière avec un ingénieux jeu de va et vient entre ces statuts interchangeables. Le texte de Sartre pose ses atemporelles questions : existe –t-il une cause qui vaille la vie d’ un homme, aurait –on le courage de ne pas trahir sous la torture, qu’ est-ce qu’ un héros, qu’ est-ce qu’ un lâche , ne sommes nous pas tous un peu des deux, la gratuité de l’ acte est-elle un mythe, notre essence dépend-elle de notre idéal ? Ils sont quelques condamnés à défiler pour être livrés à la torture afin de livrer leur chef .La mise en scène d' Audrey Bertrand est remarquable. Le rythme est soutenu et oppressant, on ne peut détacher son regard, on peut à peine respirer. C’ est en apnée qu’ on subit le viol et la torture, suggérés tout en pudeur, sans complaisance malsaine mais porteurs d’ une émotion édifiante, on a la larme à l’ œil sans se sentir voyeur, on n’ est que des pauvres hommes emportés dans une situation dramatique, aussi démunis que les personnages qui obtiennent notre compassion .Des musiques désuètes rythment le bal, entre flamenco et chansonnette cocasse, ce sont encore les mélodies fredonnées bouches fermées les plus obsédantes. Là aussi la musique est une fuite. Les victimes changent de costumes régulièrement, enfilent des tenues de plus en plus modernes, de plus en plus proches de nous. Quand le groupe des persécutés joue une scène, celui des tortionnaires continue de vivre et vice versa, chaque comédien ne cesse de jouer et continue d' exprimer son drame personnel. Il s’ agit de la troupe de l’ ombre noire et ils ont toute ma gratitude pour avoir si bien respecté le pacte de la vraisemblance que j’ ai vécu deux heures à travers eux en m’ oubliant, ils m’ ont laissée enrichie de leurs émotions, de leurs dilemmes auxquels j’ ai pris part sans aucun recul. Quant à toi, Maxime, je te connais drôle et humain et je t’ ai découvert ignoble et terrifiant, je t’ ai vu comme un monstre cynique et cruel, jusqu’ à ce que tu retournes nos certitudes manichéennes en devenant sympathique dans ton envie dérisoire de gagner la partie au détriment de l’ idéologie même, tu instaures un rapport de force dont tu seras le grand perdant, manipulé par tes victimes qui te mentent, trahi par tes pairs qui te désobéissent, tu es finalement le seul à tenir parole, le seul vraiment honorable, celui qui n’ a ni doutes , ni sang allié sur les mains, suis je objective ? Tu es mon personnage préféré, les autres m’ ont attendrie, indignée, mais toi tu es l’ archétype du pur, un archange de la dictature, les traces de sang sur tes mains sont nettes et sans bavures, je suis fière de toi ! Pendant que l’ on vous applaudissait avec enthousiasme, quatre ou cinq rappels, je crois, je me disais que toutes les mesquineries de notre quotidien, la crise et les fins de mois , tout cela me semblait bien dérisoire. Je n’ ai pas à me demander si je dois mourir ou laisser mourir une personne que j’ aime, je n’ ai pas à faire supporter l’ insoutenable à quelqu’ un de ma race humaine pour rester en vie, je suis heureuse ! Je m’ engage à ne jamais manquer une seule représentation de cette jeune troupe talentueuse aux choix intelligents.

mercredi 14 décembre 2011

commentaire composé d' un extrait du chapitre un d' " au bonheur des dames"






Texte:

Alors, Denise eut la sensation d'une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu'aux étalages. Ce n'étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s'écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d'un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. Mais la chaleur d'usine dont la maison flambait, venait surtout de la vente, de la bousculade des comptoirs, qu'on sentait derrière les murs. Il y avait là le ronflement continu de la machine à l'oeuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages.
Denise, depuis le matin, subissait la tentation. Ce magasin, si vaste pour elle, où elle voyait entrer en une heure plus de monde qu'il n'en venait chez Cornaille en six mois, l'étourdissait et l'attirait ; et il y avait, dans son désir d'y pénétrer, une peur vague qui achevait de la séduire.En même temps, la boutique de son oncle lui causait un sentiment de malaise.C'était un dédain irraisonné, une répugnance instinctive pour ce trou glacial de l' ancien commerce.





Barême: 2 points pour l' idée directrice reformulée.
2 points pour la phrase de conclusion.
8fois 2 par sous partie.
entre moins un et moins deux pour la syntaxe à raison d' un point pour 10 fautes.

Denise éprouve une fascination qui s' explique par la sensualité des descriptions.
En effet la scène est vécue à travers son point de vue mitigé, entre attirance et rejet:" Denise eut la sensation d' une machine",c' est son imaginaire qui semble transfigurer le décor en fonction de ce qu' elle éprouve avec incertitude, comme l' atteste le conditionnel " aurait gagné",le point de vue omniscient cède parfois la place à des termes génériques et imprécis qui dénotent un regard neuf:"du monde, des femmes, toute une foule" dont la gradation manifeste l' étonnement impressionné de la jeune femme.L' auteur présente une description subjective à travers les sensations "on sentait derrière les murs" pour faire ressortir l' attraction ambivalente que le personnage éprouve:" Denise , depuis le matin, subissait la tentation." Les indices de temps signalent la longueur de ce supplice en opposant " de la matinée "à "maintenant"au début du texte, avec la surenchère " depuis le matin". Ses sentiments contradictoires sont évoqués par le contraste entre "l' étourdissait", sensasion désagréable , et " l' attirait".Elle oscille entre la crainte et l' envie propre aux plaisirs défendus:"et il y avait dans son désir d' y pénétrer , une peur vague qui achevait de la séduire."L'explication de cette culpabilité réside dans la comparaison défavorable qui est faite avec le magasin de son oncle:" en même temps la boutique de son oncle lui causait un sentiment de malaise" ainsi que celle avec son ancien lieu de travail:" elle voyait entrer en une heure plus de monde qu' elle n' en voyait chez Cornaille en six mois."Sans parler de l' onomastique qui dissocie les deux établissements, l' antithèse "une heure,six mois" manifeste l' inégalité de la lutte entre petit et grand commerce.L' état d' esprit de l' héroïne devient un symbole de l' engouement des Parisiens pour les grandes galeries marchandes au détriment des boutiques:"C' était un dédain irraisonné,une répugnance instinctive pour ce trou glacial de l' ancien commerce." La métaphore opère un contraste avec l' aspect chaleureux du grand magasin:"chauffées, tièdes, chaleur d' usine".Cependant l' auteur semble garder un oeil critique en faisant une redondance avec " dédain irraisonné, peur instinctive" pour dénoncer un côté irréfléchi de l' ordre du ressenti.
Ainsi la description est essentiellement sensuelle, elle monopolise toutes les facultés sensorielles et non la pensée:le sens de la vue traduit une société frivole, subjuguée par le paraître :"les vitrines...elles paraissaient comme chauffées et vibrantes" " du monde les regardait" " des femmes arrêtées s' écrasaient devant les glaces"" les dentelles retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d' un air troublant de mystère".Tout semble agencé pour donner l' illusion de la perfection,du confort raffiné.Le but recherché semble atteint, donner l' envie d' acquérir:"toute une foule brutale de convoitise."La beauté mensongère s' opère essentiellement par le sens du toucher, les étoffes personnifiées étant assimilées à des femmes voluptueuses:" les étoffes vivaient dans cette passion du trottoir", les badauds représentent des sortes de Pygmalions sensibles aux émotions des tissus:"les dentelles avaient un frisson" " les pièces de drap respiraient , soufflaient une haleine tentatrice" comme un chant de sirène, " les paletots se cambraient sur les mannequins qui prenaient une âme", Les vêtements semblent adopter délibérément des postures aguicheuses, l' analogie érotique est presque explicite dans la comparaison" le grand manteau de velours , souple et tiède , se gonflait comme sur des épaules de chair, avec le battement de la gorge et le frémissement des reins" Zola établit une mise en abyme de la cliente dont le produit devient le miroir de ses émotions intimes pour critiquer la force séductrice d' une machine destructrice implacable.


C'est bien un mécanisme pervers que l' auteur dépeint, dangereux et efficace dans ses effets sur les personnes.
Le magazin est évoqué comme " une machine fonctionnant à haute pression", animée d' un mouvement qui se répand progressivement:"dont le branle aurait gagné jusqu' aux étalages."Cette animation a quelque chose de frénétique:"vibrantes de la trépidation intérieure". Une chaleur infernale semble s' en dégager , jusqu' à l' incendie potentiel:" la chaleur d' usine dont la maison flambait".L' endroit est immense , presque infini:" les profondeurs du magasin", " si vaste pour elle", bruyant:"le ronflement continu de la machine à l' oeuvre" et semble déterminé dans une volonté farouche:" et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique" " la force et la logique des engrenages".Le magasin devient le véritable héros, omnipotent qui asservit ses victimes consentantes.
Le mouvement et la violence contaminent les curieux:"des femmes arrêtées s' écrasaient devant les glaces,toute une foule brutale de convoitise".L' espace illimité contient une foule indéterminée :"un enfournement de clientes","tout un peuple de femmes", qui subit un traitement inhumain:"la bousculade des comptoirs"rendu plus frappant par la gradation ternaire:"entassées devant les rayons,étourdies sous les marchandises,puis jetées à la caisse".seule l' isotopie réaliste du lieu rappelle qu' il s' agit d' un simple magasin:" vitrines, murs, comptoirs,vente , caisse", le mouvement du texte inverse la logique en personnifiant l' endroit animé d' une volonté machiavélique pour pousser les êtres vivants à l' achat tandis que ceux-ci sont déshumanisés, englobés dans une masse informe et docile.
Zola profite de l' émoi anecdotique du personnage de Denise pour critiquer le pouvoir pernicieux des grands réaménagements de Paris à visée mercantile qui annihilent la volonté et la faculté de penser des clients en les étourdissant.


mardi 1 novembre 2011

L' humour des réalistes: les comices agricoles dans Madame Bovary de Flaubert






"Messieurs,

« Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'État parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts. »



- Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.

- Pourquoi ? dit Emma.

Mais, à ce moment, la voix du conseiller s'éleva d'un ton extraordinaire. Il déclamait :



« Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le négociant, l'ouvrier lui-même, en s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruit des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives sapaient audacieusement les bases...»



- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir d'en bas ; puis j'en aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avec ma mauvaise réputation...

- Oh! vous vous calomniez, dit Emma.

- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.



« Mais, messieurs, poursuivait le conseiller, que si, écartant de mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre belle patrie, qu'y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts ; partout des voies nouvelles de communication, comme autant d'artères nouvelles dans le corps de l'État, y établissent des rapports nouveaux ; nos grands centres manufacturiers ont repris leur activité ; la religion, plus affermie, sourit à tous les coeurs, nos ports sont pleins, la confiance renaît, et enfin la France respire ! ... »



- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde, a-t-on raison !

- Comment cela ? fit-elle.

- Eh quoi! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve et l'action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies.

Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays extraordinaires, et elle reprit :

- Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvres femmes !

- Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.

- Mais le trouve-t-on jamais ? demanda-t-elle.

- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.



« Et c'est là ce que vous avez compris, disait le conseiller. Vous, agriculteurs et ouvriers des campagnes ! vous, pionniers pacifiques d'une oeuvre toute de civilisation ! vous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez compris, dis-je, que les orages politiques sont encore plus redoutables vraiment que les désordres de l'atmosphère... »



- Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup, et quand on en désespérait. Alors des horizons s'entrouvrent, c'est comme une voix qui crie : « Le voilà ! » Vous sentez le besoin de faire à cette personne la confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout ! On ne s'explique pas, on se devine. On s'est entrevu dans ses rêves. (Et il la regardait.) Enfin, il est là, ce trésor que l'on a tant cherché, là devant vous ; il brille, il étincelle. Cependant on en doute encore, on n'ose y croire ; on en reste ébloui, comme si l'on sortait des ténèbres à la lumière.

Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu'un homme pris d'étourdissement ; puis il la laissa retomber sur celle d'Emma. Elle retira la sienne."

Pour les profanes, le réalisme est victime d' une idée reçue.Il serait la représentation de la réalité , à grand renfort de descriptions soporifiques et de retranscriptions de dialogues interminables avec un sous entendu de l' auteur: " Messieurs les jurés apprécieront." Or, les pavés du dix-neuvième sont des chefs d' oeuvre de la caricature, des Daumier en toutes lettres, on doit les lire en pleurant de rire, c' est une gageure pour un prof, et d' expérience, ça marche!L' extrait ci dessus n' est rien d' autre que la représentation de Louis Philippe en forme de poire,ou que le bellâtre Brummell;le discours de Lieuvain un éloge paradoxal de l' agriculture, au moment où l' explosion industrielle s' apprêtait à l' assassiner, tandis que le fossé entre les classes sociales creusait la tombe de la république; celui de Rodolphe une parodie du séducteur manipulateur.
Lieuvain construit son discours comme Ciceron avec un exorde ronflant d' Ethos où il attire la sympathie de son public par des flatteries et une bonhomie paternaliste, une exposition résolument optimiste de la situation avec de nombreux sophismes, des métaphores cliché( le char, la tempête), des maximes préfabriquées, des gradations et un recours à l' opposition manichéenne entre un passé sanglant et un présent idyllique, une péroraison lyrique avec les allégories de la religion, de la confiance, de la France.
Rodolphe manipule pour créer une intimité en écartant Emma de l' embrasure, il en profite pour se donner une image sulfureuse , lui laisse entrevoir un monde de passions contradictoires propre au héros romantique et reconstruit une rencontre idéale selon l' idée de la prédestination platonicienne avec une ambiguité voulue des pronoms ( on)et une référence au mythe de la caverne.La théâtralité des gestes avec un malaise feint qui se termine par l' effleurement de la main l' assimile à un mauvais acteur de tragédie.
Le décalage ironique provient évidemment de l' entrecroisement des deux discours sans rapport mais avec un parallélisme des stratégies.
Emma quant à elle est empathique, sourde à l' artifice, elle se laisse fasciner par cet aventurier de pacotille qui n' a jamais quitté " Trouville"(!) et l' admire comme un héros.
Une tragi- comédie est en train de s' enclencher, plus qu' un symbole de la victime des lectures pour jeunes filles, Emma est un symbole du peuple bercé de promesses,qui perd sa lucidité en se leurrant sur l' idée du bonheur.


jeudi 31 mars 2011

les didascalies dans un extrait de l' acte I scène 1 du rhinoceros





JEAN, l'interrompant. — Vous êtes dans un triste état, mon ami.
BERENGER. — Dans un triste état, vous trouvez ?
JEAN. — Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil...
BERENGER. — J'ai un peu mal aux cheveux...
JEAN. — Vous puez l'alcool !
BERENGER. — J'ai un petit peu la gueule de bois, c'est vrai !
JEAN. — Tous les dimanches matin, c'est pareil, sans compter les jours de la semaine.
BERENGER. — Ah non, en semaine c'est moins fréquent, à cause du bureau...
JEAN. — Et votre cravate, où est-elle ? Vous l'avez perdue dans vos ébats !
BERENGER, mettant la main à son cou. — Tiens, c'est vrai, c'est drôle, qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ?
JEAN, sortant une cravate de la poche de son veston. — Tenez, mettez celle-ci.
BERENGER. — Oh, merci, vous êtes bien obligeant. (il noue la cravate à son cou.)
JEAN, pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur. — Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez, voici un peigne ! (Il sort un peigne de l'autre poche de son veston.)
BERENGER, prenant le peigne. — Merci. (Il se peigne vaguement.)
JEAN. — Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez. (Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger qui s'y examine ; en se regardant dans la glace, il tire la langue.)
BERENGER. — J'ai la langue bien chargée.
JEAN, reprenant la glace et la remettant dans sa poche. — Ce n'est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger, et le remet dans sa poche.) La cirrhose vous menace, mon ami.
BERENGER, inquiet. — Vous croyez ?...
JEAN, à Bérenger qui veut lui rendre la cravate. — Gardez la cravate, j'en ai en réserve.
BERENGER, admiratif. — Vous êtes soigneux, vous.
JEAN, continuant d'inspecter Bérenger. — Vos vêtements sont tout chiffonnés, c'est lamentable, votre chemise est d'une saleté repoussante, vos souliers... (Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre !... Vos épaules...
BERENGER. —Qu'est-ce qu'elles ont, mes épaules ?...
JEAN. — Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n'ai pas de brosse sur moi, cela gonflerait les poches. (Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche ; Jean écarte la tête.) Oh là là... Où donc avez-vous pris cela ?
BERENGER. — Je ne m'en souviens pas.
JEAN. — C'est lamentable, lamentable ! J'ai honte d'être votre ami.
BERENGER. — Vous êtes bien sévère...


Délaissons les méthodes scolaires et penchons nous sur le rôle essentiel des didascalies…On pourrait les croire décoratives, agaçantes même, ces petites indications qui soulignent ce que nous avions souvent deviné. Etonnamment , le théâtre absurde pourtant affranchi de bien des règles leur donne un rôle essentiel, car les gestes et les objets prennent toute leur dimension symbolique, suppléant à une mise en scène dépouillée et à un décor minimaliste.

Chacun connaît le principe du Rhinocéros, métaphore de la montée du nazisme où se dessinent ici le profil anticipé du collabo et l’ éloge paradoxal du résistant . Les portraits sont assez caricaturaux puisque l’ autoritaire et efficace Jean est en radicale opposition avec Bérenger, le doux soumis si négligé. L’ art de Ionesco réside dans le retournement de situation qui va suivre, puisque le « débauché qui fait désordre » sera l’ unique réfractaire à la maladie. La métaphore de l’ ivresse est souvent associée à une protection contre les pollutions idéologiques, Giono saoule son hussard pour lui éviter le choléra.

Le principe du nazisme au quotidien est évoqué par les constats et les jugements sans appel sur des apparences sans intérêt , des injonctions péremptoires et une prétention à se substituer au père , au démiurge, au maître à penser. Bérenger se montre soumis, humble et docile et accepte la critique et la remise en question mais il est le vrai meneur du jeu car il est lumineux.

La première didascalie porte sur le symbole phallique qu’ est la cravate. Berenger se fait le substitut parental qui octroie l’ identité sexuelle, qui n’ accepte pas la sexualité réelle et en offre un simulacre , Berenger met la main à son cou et prend conscience du vide, mais il ne sait que faire de l’ objet qu on lui donne, symbole d’ étranglement et d’étouffement. Un état faussement paternaliste et moralisateur est alors dénoncé comme mortifère.
Le peigne symbolise davantage le pouvoir de la mère qui nourrit la psyché et encourage à la coquetterie, la beauté que l on accorde et que l’ on reprend , l’ ordre que l’ on veut mettre à cette beauté, l’ envie de la domestiquer .

Jean sort un miroir, il offre à Berenger son reflet, il veut qu ‘ il se perçoive à travers son regard, son regard de juge méprisant, il impose ses yeux dégoûtés par son anarchique apparence, et y parvient. Bérenger sent qu’ on le trouve laid et surenchérit en tirant la langue et cachant ses pieds, provocation et honte.

Jean est l’ état providence, il a dans ses poches toutes les solutions pour persuader autrui qu ‘il est indispensable mais son complot de mort crève les yeux : il ne supporte pas que Berenger soit fatigué, qu’ il ait eu besoin de s’ appuyer contre un mur, la faiblesse l’ angoisse et il veut la détruire dans sa recherche mal comprise de perfection.
Bérenger est plus fort que lui en le complimentant, en obéissant tout en restant libre de ses réflexions nuancées : » vous êtes bien sévère… » Il n’ attaque pas, il se défend.