mardi 23 janvier 2018

Médée, trahie mais invaincue.

Correction du DST sur l’extrait de Médée, I, 4.

texte:

Jason me répudie ! Et qui l’aurait pu croire ?
S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire ?
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ?
M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits (9) ?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose,
Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose ?
Quoi ! Mon père trahi, les éléments forcés,
D'un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?
Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée,
Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ?
Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine et je veux pour le moins
Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints,
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,
S'égale aux premiers jours de notre mariage
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père
N'est que le moindre effet qui suivra ma colère ;
Des crimes si légers furent mes coups d'essai :
Il faut bien autrement montrer ce que je sai (10),
Il faut faire un chef-d'œuvre, et qu'un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce faible apprentissage.


     Ainsi, Corneille met à profit la fonction d’une tragédie : son héroïne est une femme bafouée, outragée, émouvante dans sa détresse parce que c’est une femme passionnément amoureuse. Le monologue permet d’explorer les méandres de son âme qui passe par un éventail de nuances dans une bourrasque de sentiments violents. Partant du constat au présent de narration qui montre l’atemporalité d’une telle action, Médée exprime son désarroi par les exclamations incrédules : »Jason me répudie ! » »quoi ! », renforcées par les questions rhétoriques dont les parallélismes multiplient les griefs et révèlent l’état d’angoisse et de confusion d’une femme qui cherche à se convaincre de la réalité d’une situation aussi injuste. L’auteur permet à cette épouse délaissée de s’exprimer en un discours cicéronien académique avec le rappel de ses mérites faisant fonction d’ethos : elle valorise ses sacrifices par quelques analepses : » Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits, M’ose –t-il bien quitter après tant de forfaits ? » dont l’antithèse « forfaits, bienfaits » montre que ses actions sous-entendues » tant de.. » n’avaient pour seul but que satisfaire Jason même au détriment de la morale. Dans une narration elle évoque sans regrets ses crimes passés les justifiant par son « amour extrême ». La gradation » Mon père trahi, les éléments forcés, d’un frère dans la mer les membres dispersés » rappelle que pour lui, elle a défié les dieux et sa famille. Elle souligne non sans fierté ce potentiel hors du commun d’une magicienne sans scrupules : »ce que je puis, ce que j’ose ». Ce mémento est utile au spectateur mais résonne surtout comme un rappel destiné à Jason qu’ elle va d’ailleurs invectiver directement tant est grand le besoin de déverser les reproches qu’elle souhaite lui adresser.
      En effet, sa rancœur contre l’époux volage s’enfle avec lyrisme. Leur amour semblait une évidence universelle « Et qui l’aurait pu croire ? » et ce revirement apparaît si inexplicable que Médée formule des hypothèses amères : »S’il a manqué d’amour, manque-t’ il de mémoire ? »L’allitération en « m » sonne en plainte élégiaque. Médée se lamente, cet amant attiédi qui ne l’a peut-être jamais courtisée que par intérêt pourrait au moins lui octroyer sa gratitude. Elle lui reproche également de mal la connaître, de ne pas l’estimer à sa juste valeur : »Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j’ose, croit-il que m’offenser ce soit si peu de choses ? » Ce qu’elle ne parvient à obtenir par amour pourrait au moins être accompli par crainte. L’anaphore « lui font-il présumer » dénonce cette méprise de Jason, elle le soupçonne plus encore que de l’avoir oublié, d’imaginer que le mariage ait fait d’elle une femme rangée : »Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? »Mais au-delà de ses sacrifices passés, de ses capacités tournées en dérision, c’est la rupture et l’abandon qui sont les causes les plus douloureuses de sa révolte comme l’attestent les deux réseaux lexicaux antithétiques de l’union et de la séparation avec la répétition du mot « quitter » et les oppositions » amour, haine » »divorce, mariage » »union, changement » »fin, commencement ». La diérèse allongeant le mot « union » exprime bien le foyer du mal : elle est blessée dans son amour par le mépris des efforts déployés pour ce mariage. Cette femme abandonnée et outrée de cette trahison inspire la pitié mais aussi la terreur selon le principe cathartique.

     Certes, Médée offre le spectacle de sa démesure, l’auteur lui attribue toutes les caractéristiques de l’hybris. Son orgueil se nourrit de sa colère et l’égare en la mettant hors d’elle. Plus qu’une blessure d’amour, c’est une blessure d’amour-propre. Médée ne peut comprendre que cet homme qui la connaît, « sachant », qui a été le témoin de ses exploits ,« ayant vu » ,puisse encore se bercer d’illusions en la provoquant « croit-il que m’offenser ce soit si peu de chose ? » Elle ressent sa répudiation comme un défi à ses pouvoirs « ce que j’ose, mon audace, ce que je sai » ce qui la plonge dans l’indignation »ma rage, ma colère » Les questions qu’elle se pose en l’absence de l’être aimé vont laisser place à une vocifération proche de la folie quand elle affirme son identité : »Tu t’abuses, Jason, je suis encore moi-même. »Or, c’est une sorcière, une empoisonneuse selon la mythologie, et une fratricide ayant renié son père et sa patrie comme elle l’avoue triomphalement. Elle s’attribue les actions les plus noires sans les minimiser avec une complaisance non dissimulée : »forfaits, trahi, forcés, dispersés » mais cette enflure va au-delà de la susceptibilité froissée, si Jason ne tremble plus devant elle, s’il ose la braver c’est qu’elle n’est plus un monstre, elle doit lui prouver qu’elle est encore capable de crimes. Par conséquent, les menaces doivent être terrifiantes, la vengeance à la hauteur de ses talents meurtriers. Avec une intelligence machiavélique, Médée incarne le destin cyclique se faisant la mise en abyme de la justice immanente, parodiant l’action divine : si c’est dans l’horreur et le crime que Jason a obtenu la toison d’or et fait sa conquête, c’est de la même manière que ce qui a été fait doit se défaire.
     L’action sera la même, seule la motivation diffère : « Tout ce qu’en ta faveur fit mon amour extrême, je le ferai par haine ».Les termes d’équivalence « ainsi que, s’égale, pareille », l’alternance passé révolu, futur »fit, ferai », la détermination « je veux », et les termes empruntés à la mort »forfait, sanglant, fin, » acheminent vers un paroxysme redoutable. Les allusions au début de leur union en opèrent le reniement, Médée entache ce souvenir déjà révélateur de sa cruauté et se libère de tout sentimentalisme comme l’indique la gradation « Que mon sanglant divorce, en meurtres en carnage, S’égale aux premiers jours de notre mariage. »La voilà libre, « notre union « est devenue « mon divorce », elle s’affranchit de son amour « que rompt ton changement » , comme l’attestent les possessifs. Enfin la menace est clairement proférée, Médée dévoile le pendant du doublon : « déchirer par morceaux l’enfant aux yeux du père ».Comme elle a déchiré son propre frère aux yeux de leur père( Etée), elle déchirera son propre enfant aux yeux de son père( Jason) et la boucle sera bouclée. Ce terrible projet ne se présente pas comme un dilemme mais comme une nécessité, ce que prouve le subjonctif de souhait « que..s’égale, que…trouve » ainsi que l’anaphore de « il faut ».Dans l’apothéose de son cynisme, elle minimise cet acte monstrueux par des euphémismes « pour le moins, n’est que le moindre effet, bien autrement » et qualifie cet infanticide reflet du fratricide de « crimes si légers, coups d’essai, faible apprentissage » Elle se présente comme un monstre sorti de sa chrysalide avide d’expérimenter ses talents comme l’indique l’isotopie de l’art « essai, chef-d’œuvre, dernier ouvrage, je sai, apprentissage » Tuer son enfant est un ouvrage à surpasser, une sorte de brouillon précédant la véritable vengeance qui fera d’elle un maître d’œuvre au sommet de son art. Corneille aurait pu nous attendrir sur son héroïne trahie par un époux volage comme tant de mortelles et de déesses mythologiques, mais il choisit d’inverser le rapport de la victime et du bourreau et ce monstre de cruauté qui se rend maîtresse du destin en bravant toutes les lois de la morale terrifie mais fascine. Que ferions-nous d’un tel pouvoir ?



mardi 5 janvier 2016

Un amour impossible:Commentaire composé d’un extrait de Le Lys dans la vallée, Balzac.

Commentaire composé d’un extrait de Le Lys dans la vallée, Balzac.

 Balzac est l’auteur de l’œuvre monumentale La Comédie humaine, fidèle peinture des mœurs sous forme de tableaux privés, parisiens ou provinciaux, constituée de plus de 90 œuvres. Le Lys dans la vallée y prend place comme récit des amours platoniques entre Frédéric de Vandenesse et madame de Mortsauf. Cette œuvre parue en 1836 s’inspire du roman Volupté de Sainte-Beuve, par ailleurs vexé de la réécriture, et des amours de l’auteur avec Laure de Berny. Le texte raconte l’arrivée dans la vallée où réside la dame dont il est tombé amoureux lors d’un bal donné à Tours par le duc d’Angoulême. Ce décor inspiré du château de Saché apparaît comme un paradis perdu ; il convient alors de se demander comment cette découverte révèle le caractère romantique du jeune héros. Ainsi c’est un jeune homme exalté et épris de beauté qui décrit un lieu idyllique, miroir d’une hôtesse idéalisée.


   Le narrateur intra-diégétique fait part de ses sentiments en rendant le lecteur complice : des implications donnent l’illusion d’un dialogue qui prend à témoin. Il semble revisiter son passé, chercher un impossible assentiment. Une inversion singulière oppose les incertitudes du jeune homme avec le modalisateur « semble », l’hypothèse « si », le verbe « je m’interroge », « mon cœur ne me trompait point » , à l’omniscience prétendue du lecteur « comme vous le savez déjà » aussitôt démentie par l’antithèse « sans rien savoir encore »qui crée un effet de surprise et d’attente. Le lecteur est dérouté par les ordres et défenses à l’impératif qui lui sont adressés : « Allez par là, revenez-y, ne me demandez-pas » .Le narrateur met dans sa bouche un questionnement et des préoccupations similaires à celles d’un ami : le lecteur est rendu susceptible des mêmes chagrins « si vous voulez calmer vos plaies saignantes », des mêmes aspirations infinies « si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée », et le narrateur répond à cette hypothétique question comme à un confident qui comprendrait son cœur ébloui et endolori et serait à même de le rassurer..     En effet le personnage exprime un contraste saisissant entre une sorte de désoeuvrement initial et l’enthousiasme que lui procure la vision d’un lieu idyllique. Il est accablé de lassitude quand une vue réjouissante vient le revigorer : « Je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. »Des allusions proleptiques révèlent le deuil et la souffrance éprouvées au moment de l’écriture : »Si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne (…) en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. »Il souffre moralement, voire physiquement puisque derrière l’hypothèse et le présent gnomique, une vérité intime reste envisageable : « Le poumon malade », le personnage sous-entend des blessures sentimentales au même titre qu’une maladie ce qui contribue à son statut de héros romantique. Ce héros blessé aspire à la guérison et à la satisfaction d’appétits insatiables qu’il semble trouver au moment de la contemplation et à chaque pèlerinage : « à cet aspect ,je fus saisi d’un étonnement voluptueux », le jeune homme éprouve un coup de foudre pour ce paysage qui le terrasse et lui laisse une impression durable : « Je m’appuyai contre un noyer sous lequel ,depuis ce jour ,je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée »,l’expression hypocoristique témoigne du sentiment d’affection qui le lie à ce décor.
  La nature devient le moyen privilégié de l’introspection pour ce personnage romanesque : « Je m’interroge sur les changements que j’ai subis. »Ce retour en soi-même l’amène à un dialogue fictif débouchant sur une réponse digne d’un dandy en son expression précieuse et sa répétition lyrique du mot « aime » , à la prétérition « ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine » ; cet amour se définira d’abord par ce qu’il n’est pas, avec un parallélisme qui démontre le caractère essentiel et vital de cette région : « ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert » ;mais l’aspect de « cliché » de ces comparaisons laisse poindre l’ironie de l’auteur qui se moque gentiment du fringant Félix , pour enfin s’exprimer comme un credo : « je l’aime comme un artiste aime l’art », une déclaration : « je l’aime moins que je vous aime » dont la litote s’explicite enfin : « sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus » et le lecteur comprend que ces adresses directes sont une lettre posthume à la femme aimée, disparue, dont la trace lumineuse subsiste en ce paysage qui continue de le charmer.



   Le romantisme du personnage se manifeste encore plus intensément dans sa manière de décrire cet Eden qui est le reflet de la femme adulée. La région existante est décrite par des noms réels au gré d’ une focalisation du plus proche au plus éloigné, donc au plus élargi : « une vallée, Montbazon, la Loire, l’Indre, la Touraine », avec par ailleurs une isotopie de l’immensité « long, horizons, plein ciel, vaste « , mais le narrateur transfigure ce réel par un regard émerveillé ;il personnifie cet écrin et le sublime à l’aide de métaphores colorées : « semble bondir sous les châteaux posés sur des doubles collines » avec des pluriels qui amplifient l’espace ; « une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent », la chosification et l’animalisation montrent que les trois règnes, animal, végétal et minéral suffisent à peine à décrire ce lieu mythique où se love un serpent comme dans la Genèse. Le narrateur insiste sur le noyer, nouvel arbre de vie aux fruits secs qu’il personnifie : « cet arbre confident de mes pensées » qu’il s’approprie « mon noyer »et l’instant de la découverte se fige éternellement sur une parfaite révélation : « le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation »comme si leur rencontre était prédestinée, comme si tout concourait à faire de cet instant un moment magique avec une musique céleste « en ce moment , les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante », vallée qui prend vie avec l’hypallage, « les oiseaux chantaient, les cigales criaient » dont le parallélisme contrasté pourrait induire une cacophonie, démentie par l’apodose « tout y était mélodie ».
  Ce paradis perdu est évoqué par une personnification qui évoque la joie « les peupliers se balançaient en riant » et une expression proverbiale de sérénité « pas un nuage au ciel »Ce décor est le symbole de l’amour absolu. Le cadre parfait contribue à mettre en valeur madame de Mortsauf, qui n’est pas tout de suite nommée pour conserver son statut d’éternel féminin. « Le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres », la lumière est au zénith et le scintillement confère une aura féérique au décor sublimé.la nature symbolise la femme par des matières précieuses et des tissus délicats : « Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans les vignes »suggère de plus une perception intuitive de façon impressionniste, la femme aimée trop éloignée ne peut être décrite avec précision, cette deuxième rencontre est l’écho de l’épisode furtif du bal : « objet à peine entrevu »mais paradoxalement ,ces petites touches s’amplifient : « l’amour infini sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie… » avec plus loin « la femme qui brillait dans ce vaste jardin ».La petitesse et la fugacité de la vision de la femme s’opposent à l’impression indélébile qu’elles produisent. L’association entre la femme et le lieu à travers la métaphore filée du vêtement se poursuit par des évocations suggestives de la silhouette aux formes variées et contradictoires en une sorte de perfection : « L’amour infini (…)je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur les coteaux que la rivière arrondit toujours différemment ,et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. »
   Le paysage ainsi décrit et personnifié devient l’allégorie de la beauté en sa variété de reliefs et de sensations. La vallée picturale prend vie, tableau animé, grâce à la variété des reliefs et éléments qui la constituent : « L’Indre se roule par des mouvements », « rives vertes », « lignes de peupliers », « vignobles », « peupliers » »buissons verts », « convolvulus ». Une luxuriance de végétaux se fait l’écho du jardin d’Eden et des vergers médiévaux, symboles de l’intimité féminine source de sensations infinies : les couleurs s’y déploient, le vert l’émeraude, la blancheur, les touffes dorées et apaisent le sens de la vue : « la vue s’y repose ». Le sens olfactif trouve aussi son remède : « la remplissant du parfum de ses vertus », « le poumon malade y respire une bienfaisant fraîcheur », par le toucher se trouve le réconfort : « paisibles douceurs « et les bruits de la nature expriment « l’harmonie ».Tout concourt à faire de l’héroïne un idéal inexprimable sinon par l’évocation de l’infini. Si la nature est personnifiée, la femme est réifiée ; elle est évoquée comme une fleur sertie dans cet écrin de verdure par une métaphore hyperbolique et élitiste : « Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu le voici ? » La question rhétorique implique une quasi certitude du voyageur face à tant de perfection : ce ne peut être que l’image de celle qui occupe ses pensées : « elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point », le ton se fait emphatique, la femme apparaît dans les vignes, sous un hallebergier, aux fruits sensuels et frais en opposition au noyer du narrateur et le lyrisme amoureux atteint son apogée dans la métaphore éponyme : « Elle était (…) « le lys de cette vallée » où elle croissait pour le ciel, la remplissant de ses vertus. »La typographie dénote l’enthousiasme à son comble et confère à la femme aimée un statut de reine et de sainte. Elle contamine pour toujours le décor allégorique de l’amour platonique : « la nature belle et vierge comme une fiancée » qui comme elle restera inviolée : « Sans savoir pourquoi mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus, flétrie si l’on y touche. » Avec pudeur, le jeune homme fait allusion à un amour si parfait qu’il ne peut se vivre.



   Balzac semble éprouver de la tendresse et de la nostalgie pour son personnage fréquemment autobiographique, touchant dans son extase excessive face à un paysage qui l’a conquis autant que la dame qui l’habite. Félix est le héros d’un roman d’apprentissage et c’est le point de vue d’un homme mûri par la souffrance qui regarde en arrière sur ce paradis qui le tient en vie après la mort de celle qu’il ne cessa d’adorer mais qui mourut de chagrin en apprenant qu’il avait une liaison. Ce roman inspirera Flaubert pour L’Education sentimentale dont le héros n’obtient de la femme idéalisée qu’une mèche de cheveux et se console dans les bras d’une fille facile.

lundi 25 février 2013

Commentaire composé de l' incipit d' " aux champs" de Maupassant ( niveau secondes)

Millet: le fermier


 Texte:

 Aux champs par Guy de MAUPASSANT

 A Octave Mirbeau

 Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient produites à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison. Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable.
 La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garçon ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garçons. Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous, et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant : "Je m'y ferais bien tous les jours"
 Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle : - Oh ! regarde, Henri, ce tas d'enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière. L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui. La jeune femme reprit : - Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit. Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses. Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle voiture.
 Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous. Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières. Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s'arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans. Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante commença : - Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon... Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.


 Commentaire:

 Ainsi la réalité est perçue avec le recul amusé du narrateur omniscient. L’ onomastique exagère l’ opposition des deux classes sociales avec le jeu de mot » Tuvache » , un comble pour des éleveurs, tout comme le territorial « Vallin » et l’ excessif « Mme Henri d’ Hubières » trop aristocratique .De même, La symbolique des lieux contribue à la différenciation puisque tardivement l’ élégante « ville de bains » est nommée « Rolleport » ce qui lui enlève de la noblesse. La proximité des maisons opère un contraste avec les conflits qui vont suivre : « côte à côte » et « proches d’ une petite ville de bains » marque un certain isolement. L’ incipit est statique et la présentation sommaire, le récit étant rythmé par des indices temporels itératifs et peu précis « à sept heures le matin, puis à midi, puis à six heures le soir » dénotant des rituels désuets, de même que « le dimanche » est présenté comme un jour « qui sort de l’ ordinaire » et seul propre à rompre une forme de routine. Nulle date n’ est proposée, le récit débute avec « par un après midi du mois d’ août et se poursuit avec « un matin » , ce drame rural non circonstancié pouvant s ‘ appliquer à toute famille d’ agriculteurs cauchois.
L’ humour du narrateur se précise avec la dénomination des enfants tantôt réifiés tantôt animalisés. La quantité les assimile à une portée : « tous leurs petits ». le registre familier contribue à les ridiculiser « la marmaille grouillait », « les mioches », « le moutard » ; les expressions « dans le tas », « tout cela », »ce tas d’ enfants » donnent l’ impression d’ une masse indifférenciée, « leurs produits » et « toute la lignée » désacralisent le lien maternel, enfin les comparaisons avec une forme de gavage ne sont pas valorisantes : « pour donner la pâtée, comme des gardeurs d’oie assemblent les bêtes » « la mère empâtait elle même le petit ».
 Les similitudes entre les deux familles tout comme les oppositions entre les hommes et les femmes sont plaisantes : « chaque ménage en avait quatre » , les deux familles de condition équivalente sont comme les reflets d’ un miroir « les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ « suggèrent une étonnante concertation inconsciente, que confirme « les mariages et, ensuite les naissances, s’ étaient produites à peu près simultanément dans l’ une et l’ autre maison. » comme si aucune innovation n’ était possible dans un tel milieu. Deux termes approximatifs « environ, à peu près » et une curieuse symétrie « trois fille et un garçon, une fille et trois garçons » corrigent le caractère merveilleux de telles coïncidences. Si les mères semblent investies dans leur rôle les pères ont plus de difficultés : « les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait » cependant là encore les deux couples sont associés. C’ est donc avec un registre léger voire comique que débute la nouvelle dont la visée semble pourtant chercher à dénoncer de difficiles conditions de vie.

 En effet la pauvreté des paysans contraste cruellement avec l’ aisance des nouveaux venus. Les termes qui désignent les habitations sont sans équivoque : « chaumières, l’ autre masure » et la proximité montre que le terrain n’ est guère spacieux. Le labeur n’ est pas présenté comme une partie de plaisir « les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde » et la pitance apparaît comme frugale : « tout cela vivait péniblement de soupe , de pomme de terre et de grand air » ce que renforce la gradation décroissante et l’ attelage. « l’ assiette creuse pleine de pain molli dans l’ eau » et l’ accumulation « pommes de terre, un demi-chou et trois oignons » aux précisions inquiétantes renforce l’ idée de la petite consistance des repas et la solennité du « peu de viande au pot au feu » qui est pourtant « une fête pour tous » atteste de la rareté de ce menu plaisir. Les paysans semblent sans révolte, habitués à la saleté et peu sentimentaux : le père exprime son plaisir au discours direct « je m’ y ferais bien tous les jours » . Le petit convoité a les joues sales et les cheveux pommadés de terre. Les parents ne sont pas oisifs « en train de fendre du bois » mais à l’ annonce brutale du souhait de Mme d’ Hubières ils restent cois « stupéfaits et sans idées « sans raisonnements élaborés. Mme d’ Hubières est l’ archétype de la femme du monde mais sa condescendance ne la rend pas plus sympathique. Les citadins sont riches : contrairement aux charrettes, leur voiture est « légère et frêle » et la femme conduit elle même, signe d’ émancipation.
Malgré son désir insatisfait d’ enfant elle en parle avec un certain mépris . En effet le mari se culpabilise de ne pas pouvoir la combler « une douleur et un reproche pour lui » mais sa femme frustrée de maternité animalise les petits « Oh regarde Henri, ce tas d’ enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière. » Son enthousiasme se manifeste par des exclamations, des élans qualifiés par « ces admirations » : « il faut que je les embrasse » les gestes sont spontanés « elle courut aux enfants, prit un des deux derniers (..) l’ enlevant dans ses bras elle le baisa passionnément. » Ses caprices sont puérils , elle semble en proie au besoin d’ avoir une poupée ou un chat : « comme je voudrais en avoir un, celui là le tout petit » sans s’ aviser de sa réticence : » ses menottes qu’ il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses » et l’ amadoue comme un animal qu’ on apprivoise avec de la nourriture : « le bourra de gâteaux, donna des bonbons, les poches pleines de friandises et de sous ». Le drame se joue quand à son retour les paysans respectueux « donnèrent des chaises » et qu’ elle cherche à les attendrir « d’ une voix entrecoupée , tremblante » avec un argument d’ ethos « mes braves gens » Son émotion se ressent à travers la répétition et le silence des points de suspension mais la demande n’ en reste pas moins monstrueuse « je voudrais bien…je voudrais bien emmener avec moi votre…votre petit garçon. » Le sens des liens de filiation n’ est pas plus humain du côté de l’ aristocratie.

mercredi 14 novembre 2012

Je vous parle d' un temps.




Lenoir: rêverie


La mode des réseaux sociaux est au témoignage culturel, on se rassure , on se met en spectacle , on prouve " qu'on y était"! On prouve qu' on fait de la résistance " au complot des forces assoupissantes" moyennant une somme variable et quelques heures de plaisir, eh bien, je ne dérogerai pas à la règle , oui j' y étais, et je ne cherche ici qu' à encourager mes deux lecteurs y compris moi, à ne pas passer à côté.

Puisque cet éloge ne paraîtra jamais dans " Beaux-Arts" je peux y aller de ma petite touche autobiographique: en fait j' étais censée emmener une passionnée de stylisme à l' expo " les impressionnistes et la mode" mais comme toutes les connexions ne sont pas bien raccordées dans ma calebasse , nous avons atterri au Grand Palais au lieu d' Orsay. Vu les facilités de parking dans les deux quartiers je me suis rabattue sur la première option venue. C' est l' histoire de ma vie, mes plus belles aventures sont parties de bévues, quiproquos et ratages...

Allons donc voir " bohèmes" , l' affiche est jolie.

C' est un parcours initiatique, d' abord un vieux documentaire muet filmé aux premiers temps des caméras sur les roulottes, les danses gitanes, soit. Ensuite, l' émerveillement: découvrir l' histoire de la vision des bohémiens, entre peur et fascination. Apprendre au fil des époques et selon le contexte comment ils sont passés de voleurs à messagers mystiques, à travers des peintres classiques, maniéristes, orientalistes ...Que des grands noms: Boucher, Vigée Lebrun, Van Gogh, Manet, Sisley, Picasso, Van Dongen,Corot, De la Tour...Les chefs d' oeuvre s' enchaînent avec une logique parfaite.On démontre en images la sacralisation du peuple au moyen du thème de la fuite en Egypte, aussi bien que leur inscription dans un panthéisme de bon goût à l' époque des Lumières. A bout de souffle, croire que s' est fini, avec un début de nostalgie, mais non.. un corridor avec une gitane mystique, une Esmeralda aussi dorée que sa chèvre est blanche et monter le grand escalier , la colonne Morris s' habille d' affiches de tous les films sur les gitanes et c' est reparti.Cette fois la vie de Bohême, les poètes maudits, les peintres et écrivaillons criblés de dettes, caricaturés par Daumier, exaltés par Degas, Toulouse Lautrec... et le magnifique " rêve" bleu nuit , immense, dans son décor lézardé ...De temps à autres un extrait  de lettres, un poème de Baudelaire pour mettre des mots sur l' émotion.Je ne regrette pas que le hasard pallie mes défaillances.


Urs Karpatz: Fete des Gitans 2010 - Les Saintes... par GypsySoulRadio

lundi 16 janvier 2012

morts sans sépulture




Morts sans sépulture de Jean Paul Sartre au théâtre de Ménilmontant.

Il s’ en est fallu de peu que je reste en carafe, la salle était comble de réservations, bénis soient les retardataires ! C’ est donc dans un sympathique petit théâtre bondé avec des jeunes debout derrière ou assis dans les escaliers , face à un public de tous âges muet et solennel que la confrontation a eu lieu. Dès notre entrée , ils sont déjà sur la scène coupée en deux par une ligne blanche : les bourreaux dans l’ ombre, les victimes en vis à vis dans la lumière avec un ingénieux jeu de va et vient entre ces statuts interchangeables. Le texte de Sartre pose ses atemporelles questions : existe –t-il une cause qui vaille la vie d’ un homme, aurait –on le courage de ne pas trahir sous la torture, qu’ est-ce qu’ un héros, qu’ est-ce qu’ un lâche , ne sommes nous pas tous un peu des deux, la gratuité de l’ acte est-elle un mythe, notre essence dépend-elle de notre idéal ? Ils sont quelques condamnés à défiler pour être livrés à la torture afin de livrer leur chef .La mise en scène d' Audrey Bertrand est remarquable. Le rythme est soutenu et oppressant, on ne peut détacher son regard, on peut à peine respirer. C’ est en apnée qu’ on subit le viol et la torture, suggérés tout en pudeur, sans complaisance malsaine mais porteurs d’ une émotion édifiante, on a la larme à l’ œil sans se sentir voyeur, on n’ est que des pauvres hommes emportés dans une situation dramatique, aussi démunis que les personnages qui obtiennent notre compassion .Des musiques désuètes rythment le bal, entre flamenco et chansonnette cocasse, ce sont encore les mélodies fredonnées bouches fermées les plus obsédantes. Là aussi la musique est une fuite. Les victimes changent de costumes régulièrement, enfilent des tenues de plus en plus modernes, de plus en plus proches de nous. Quand le groupe des persécutés joue une scène, celui des tortionnaires continue de vivre et vice versa, chaque comédien ne cesse de jouer et continue d' exprimer son drame personnel. Il s’ agit de la troupe de l’ ombre noire et ils ont toute ma gratitude pour avoir si bien respecté le pacte de la vraisemblance que j’ ai vécu deux heures à travers eux en m’ oubliant, ils m’ ont laissée enrichie de leurs émotions, de leurs dilemmes auxquels j’ ai pris part sans aucun recul. Quant à toi, Maxime, je te connais drôle et humain et je t’ ai découvert ignoble et terrifiant, je t’ ai vu comme un monstre cynique et cruel, jusqu’ à ce que tu retournes nos certitudes manichéennes en devenant sympathique dans ton envie dérisoire de gagner la partie au détriment de l’ idéologie même, tu instaures un rapport de force dont tu seras le grand perdant, manipulé par tes victimes qui te mentent, trahi par tes pairs qui te désobéissent, tu es finalement le seul à tenir parole, le seul vraiment honorable, celui qui n’ a ni doutes , ni sang allié sur les mains, suis je objective ? Tu es mon personnage préféré, les autres m’ ont attendrie, indignée, mais toi tu es l’ archétype du pur, un archange de la dictature, les traces de sang sur tes mains sont nettes et sans bavures, je suis fière de toi ! Pendant que l’ on vous applaudissait avec enthousiasme, quatre ou cinq rappels, je crois, je me disais que toutes les mesquineries de notre quotidien, la crise et les fins de mois , tout cela me semblait bien dérisoire. Je n’ ai pas à me demander si je dois mourir ou laisser mourir une personne que j’ aime, je n’ ai pas à faire supporter l’ insoutenable à quelqu’ un de ma race humaine pour rester en vie, je suis heureuse ! Je m’ engage à ne jamais manquer une seule représentation de cette jeune troupe talentueuse aux choix intelligents.

mercredi 14 décembre 2011

commentaire composé d' un extrait du chapitre un d' " au bonheur des dames"






Texte:

Alors, Denise eut la sensation d'une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu'aux étalages. Ce n'étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s'écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d'un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. Mais la chaleur d'usine dont la maison flambait, venait surtout de la vente, de la bousculade des comptoirs, qu'on sentait derrière les murs. Il y avait là le ronflement continu de la machine à l'oeuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages.
Denise, depuis le matin, subissait la tentation. Ce magasin, si vaste pour elle, où elle voyait entrer en une heure plus de monde qu'il n'en venait chez Cornaille en six mois, l'étourdissait et l'attirait ; et il y avait, dans son désir d'y pénétrer, une peur vague qui achevait de la séduire.En même temps, la boutique de son oncle lui causait un sentiment de malaise.C'était un dédain irraisonné, une répugnance instinctive pour ce trou glacial de l' ancien commerce.





Barême: 2 points pour l' idée directrice reformulée.
2 points pour la phrase de conclusion.
8fois 2 par sous partie.
entre moins un et moins deux pour la syntaxe à raison d' un point pour 10 fautes.

Denise éprouve une fascination qui s' explique par la sensualité des descriptions.
En effet la scène est vécue à travers son point de vue mitigé, entre attirance et rejet:" Denise eut la sensation d' une machine",c' est son imaginaire qui semble transfigurer le décor en fonction de ce qu' elle éprouve avec incertitude, comme l' atteste le conditionnel " aurait gagné",le point de vue omniscient cède parfois la place à des termes génériques et imprécis qui dénotent un regard neuf:"du monde, des femmes, toute une foule" dont la gradation manifeste l' étonnement impressionné de la jeune femme.L' auteur présente une description subjective à travers les sensations "on sentait derrière les murs" pour faire ressortir l' attraction ambivalente que le personnage éprouve:" Denise , depuis le matin, subissait la tentation." Les indices de temps signalent la longueur de ce supplice en opposant " de la matinée "à "maintenant"au début du texte, avec la surenchère " depuis le matin". Ses sentiments contradictoires sont évoqués par le contraste entre "l' étourdissait", sensasion désagréable , et " l' attirait".Elle oscille entre la crainte et l' envie propre aux plaisirs défendus:"et il y avait dans son désir d' y pénétrer , une peur vague qui achevait de la séduire."L'explication de cette culpabilité réside dans la comparaison défavorable qui est faite avec le magasin de son oncle:" en même temps la boutique de son oncle lui causait un sentiment de malaise" ainsi que celle avec son ancien lieu de travail:" elle voyait entrer en une heure plus de monde qu' elle n' en voyait chez Cornaille en six mois."Sans parler de l' onomastique qui dissocie les deux établissements, l' antithèse "une heure,six mois" manifeste l' inégalité de la lutte entre petit et grand commerce.L' état d' esprit de l' héroïne devient un symbole de l' engouement des Parisiens pour les grandes galeries marchandes au détriment des boutiques:"C' était un dédain irraisonné,une répugnance instinctive pour ce trou glacial de l' ancien commerce." La métaphore opère un contraste avec l' aspect chaleureux du grand magasin:"chauffées, tièdes, chaleur d' usine".Cependant l' auteur semble garder un oeil critique en faisant une redondance avec " dédain irraisonné, peur instinctive" pour dénoncer un côté irréfléchi de l' ordre du ressenti.
Ainsi la description est essentiellement sensuelle, elle monopolise toutes les facultés sensorielles et non la pensée:le sens de la vue traduit une société frivole, subjuguée par le paraître :"les vitrines...elles paraissaient comme chauffées et vibrantes" " du monde les regardait" " des femmes arrêtées s' écrasaient devant les glaces"" les dentelles retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d' un air troublant de mystère".Tout semble agencé pour donner l' illusion de la perfection,du confort raffiné.Le but recherché semble atteint, donner l' envie d' acquérir:"toute une foule brutale de convoitise."La beauté mensongère s' opère essentiellement par le sens du toucher, les étoffes personnifiées étant assimilées à des femmes voluptueuses:" les étoffes vivaient dans cette passion du trottoir", les badauds représentent des sortes de Pygmalions sensibles aux émotions des tissus:"les dentelles avaient un frisson" " les pièces de drap respiraient , soufflaient une haleine tentatrice" comme un chant de sirène, " les paletots se cambraient sur les mannequins qui prenaient une âme", Les vêtements semblent adopter délibérément des postures aguicheuses, l' analogie érotique est presque explicite dans la comparaison" le grand manteau de velours , souple et tiède , se gonflait comme sur des épaules de chair, avec le battement de la gorge et le frémissement des reins" Zola établit une mise en abyme de la cliente dont le produit devient le miroir de ses émotions intimes pour critiquer la force séductrice d' une machine destructrice implacable.


C'est bien un mécanisme pervers que l' auteur dépeint, dangereux et efficace dans ses effets sur les personnes.
Le magazin est évoqué comme " une machine fonctionnant à haute pression", animée d' un mouvement qui se répand progressivement:"dont le branle aurait gagné jusqu' aux étalages."Cette animation a quelque chose de frénétique:"vibrantes de la trépidation intérieure". Une chaleur infernale semble s' en dégager , jusqu' à l' incendie potentiel:" la chaleur d' usine dont la maison flambait".L' endroit est immense , presque infini:" les profondeurs du magasin", " si vaste pour elle", bruyant:"le ronflement continu de la machine à l' oeuvre" et semble déterminé dans une volonté farouche:" et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique" " la force et la logique des engrenages".Le magasin devient le véritable héros, omnipotent qui asservit ses victimes consentantes.
Le mouvement et la violence contaminent les curieux:"des femmes arrêtées s' écrasaient devant les glaces,toute une foule brutale de convoitise".L' espace illimité contient une foule indéterminée :"un enfournement de clientes","tout un peuple de femmes", qui subit un traitement inhumain:"la bousculade des comptoirs"rendu plus frappant par la gradation ternaire:"entassées devant les rayons,étourdies sous les marchandises,puis jetées à la caisse".seule l' isotopie réaliste du lieu rappelle qu' il s' agit d' un simple magasin:" vitrines, murs, comptoirs,vente , caisse", le mouvement du texte inverse la logique en personnifiant l' endroit animé d' une volonté machiavélique pour pousser les êtres vivants à l' achat tandis que ceux-ci sont déshumanisés, englobés dans une masse informe et docile.
Zola profite de l' émoi anecdotique du personnage de Denise pour critiquer le pouvoir pernicieux des grands réaménagements de Paris à visée mercantile qui annihilent la volonté et la faculté de penser des clients en les étourdissant.


mardi 1 novembre 2011

L' humour des réalistes: les comices agricoles dans Madame Bovary de Flaubert






"Messieurs,

« Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'État parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts. »



- Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.

- Pourquoi ? dit Emma.

Mais, à ce moment, la voix du conseiller s'éleva d'un ton extraordinaire. Il déclamait :



« Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le négociant, l'ouvrier lui-même, en s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruit des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives sapaient audacieusement les bases...»



- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir d'en bas ; puis j'en aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avec ma mauvaise réputation...

- Oh! vous vous calomniez, dit Emma.

- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.



« Mais, messieurs, poursuivait le conseiller, que si, écartant de mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre belle patrie, qu'y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts ; partout des voies nouvelles de communication, comme autant d'artères nouvelles dans le corps de l'État, y établissent des rapports nouveaux ; nos grands centres manufacturiers ont repris leur activité ; la religion, plus affermie, sourit à tous les coeurs, nos ports sont pleins, la confiance renaît, et enfin la France respire ! ... »



- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde, a-t-on raison !

- Comment cela ? fit-elle.

- Eh quoi! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve et l'action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies.

Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays extraordinaires, et elle reprit :

- Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvres femmes !

- Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.

- Mais le trouve-t-on jamais ? demanda-t-elle.

- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.



« Et c'est là ce que vous avez compris, disait le conseiller. Vous, agriculteurs et ouvriers des campagnes ! vous, pionniers pacifiques d'une oeuvre toute de civilisation ! vous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez compris, dis-je, que les orages politiques sont encore plus redoutables vraiment que les désordres de l'atmosphère... »



- Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup, et quand on en désespérait. Alors des horizons s'entrouvrent, c'est comme une voix qui crie : « Le voilà ! » Vous sentez le besoin de faire à cette personne la confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout ! On ne s'explique pas, on se devine. On s'est entrevu dans ses rêves. (Et il la regardait.) Enfin, il est là, ce trésor que l'on a tant cherché, là devant vous ; il brille, il étincelle. Cependant on en doute encore, on n'ose y croire ; on en reste ébloui, comme si l'on sortait des ténèbres à la lumière.

Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu'un homme pris d'étourdissement ; puis il la laissa retomber sur celle d'Emma. Elle retira la sienne."

Pour les profanes, le réalisme est victime d' une idée reçue.Il serait la représentation de la réalité , à grand renfort de descriptions soporifiques et de retranscriptions de dialogues interminables avec un sous entendu de l' auteur: " Messieurs les jurés apprécieront." Or, les pavés du dix-neuvième sont des chefs d' oeuvre de la caricature, des Daumier en toutes lettres, on doit les lire en pleurant de rire, c' est une gageure pour un prof, et d' expérience, ça marche!L' extrait ci dessus n' est rien d' autre que la représentation de Louis Philippe en forme de poire,ou que le bellâtre Brummell;le discours de Lieuvain un éloge paradoxal de l' agriculture, au moment où l' explosion industrielle s' apprêtait à l' assassiner, tandis que le fossé entre les classes sociales creusait la tombe de la république; celui de Rodolphe une parodie du séducteur manipulateur.
Lieuvain construit son discours comme Ciceron avec un exorde ronflant d' Ethos où il attire la sympathie de son public par des flatteries et une bonhomie paternaliste, une exposition résolument optimiste de la situation avec de nombreux sophismes, des métaphores cliché( le char, la tempête), des maximes préfabriquées, des gradations et un recours à l' opposition manichéenne entre un passé sanglant et un présent idyllique, une péroraison lyrique avec les allégories de la religion, de la confiance, de la France.
Rodolphe manipule pour créer une intimité en écartant Emma de l' embrasure, il en profite pour se donner une image sulfureuse , lui laisse entrevoir un monde de passions contradictoires propre au héros romantique et reconstruit une rencontre idéale selon l' idée de la prédestination platonicienne avec une ambiguité voulue des pronoms ( on)et une référence au mythe de la caverne.La théâtralité des gestes avec un malaise feint qui se termine par l' effleurement de la main l' assimile à un mauvais acteur de tragédie.
Le décalage ironique provient évidemment de l' entrecroisement des deux discours sans rapport mais avec un parallélisme des stratégies.
Emma quant à elle est empathique, sourde à l' artifice, elle se laisse fasciner par cet aventurier de pacotille qui n' a jamais quitté " Trouville"(!) et l' admire comme un héros.
Une tragi- comédie est en train de s' enclencher, plus qu' un symbole de la victime des lectures pour jeunes filles, Emma est un symbole du peuple bercé de promesses,qui perd sa lucidité en se leurrant sur l' idée du bonheur.


jeudi 31 mars 2011

les didascalies dans un extrait de l' acte I scène 1 du rhinoceros





JEAN, l'interrompant. — Vous êtes dans un triste état, mon ami.
BERENGER. — Dans un triste état, vous trouvez ?
JEAN. — Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil...
BERENGER. — J'ai un peu mal aux cheveux...
JEAN. — Vous puez l'alcool !
BERENGER. — J'ai un petit peu la gueule de bois, c'est vrai !
JEAN. — Tous les dimanches matin, c'est pareil, sans compter les jours de la semaine.
BERENGER. — Ah non, en semaine c'est moins fréquent, à cause du bureau...
JEAN. — Et votre cravate, où est-elle ? Vous l'avez perdue dans vos ébats !
BERENGER, mettant la main à son cou. — Tiens, c'est vrai, c'est drôle, qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ?
JEAN, sortant une cravate de la poche de son veston. — Tenez, mettez celle-ci.
BERENGER. — Oh, merci, vous êtes bien obligeant. (il noue la cravate à son cou.)
JEAN, pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur. — Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez, voici un peigne ! (Il sort un peigne de l'autre poche de son veston.)
BERENGER, prenant le peigne. — Merci. (Il se peigne vaguement.)
JEAN. — Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez. (Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger qui s'y examine ; en se regardant dans la glace, il tire la langue.)
BERENGER. — J'ai la langue bien chargée.
JEAN, reprenant la glace et la remettant dans sa poche. — Ce n'est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger, et le remet dans sa poche.) La cirrhose vous menace, mon ami.
BERENGER, inquiet. — Vous croyez ?...
JEAN, à Bérenger qui veut lui rendre la cravate. — Gardez la cravate, j'en ai en réserve.
BERENGER, admiratif. — Vous êtes soigneux, vous.
JEAN, continuant d'inspecter Bérenger. — Vos vêtements sont tout chiffonnés, c'est lamentable, votre chemise est d'une saleté repoussante, vos souliers... (Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre !... Vos épaules...
BERENGER. —Qu'est-ce qu'elles ont, mes épaules ?...
JEAN. — Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n'ai pas de brosse sur moi, cela gonflerait les poches. (Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche ; Jean écarte la tête.) Oh là là... Où donc avez-vous pris cela ?
BERENGER. — Je ne m'en souviens pas.
JEAN. — C'est lamentable, lamentable ! J'ai honte d'être votre ami.
BERENGER. — Vous êtes bien sévère...


Délaissons les méthodes scolaires et penchons nous sur le rôle essentiel des didascalies…On pourrait les croire décoratives, agaçantes même, ces petites indications qui soulignent ce que nous avions souvent deviné. Etonnamment , le théâtre absurde pourtant affranchi de bien des règles leur donne un rôle essentiel, car les gestes et les objets prennent toute leur dimension symbolique, suppléant à une mise en scène dépouillée et à un décor minimaliste.

Chacun connaît le principe du Rhinocéros, métaphore de la montée du nazisme où se dessinent ici le profil anticipé du collabo et l’ éloge paradoxal du résistant . Les portraits sont assez caricaturaux puisque l’ autoritaire et efficace Jean est en radicale opposition avec Bérenger, le doux soumis si négligé. L’ art de Ionesco réside dans le retournement de situation qui va suivre, puisque le « débauché qui fait désordre » sera l’ unique réfractaire à la maladie. La métaphore de l’ ivresse est souvent associée à une protection contre les pollutions idéologiques, Giono saoule son hussard pour lui éviter le choléra.

Le principe du nazisme au quotidien est évoqué par les constats et les jugements sans appel sur des apparences sans intérêt , des injonctions péremptoires et une prétention à se substituer au père , au démiurge, au maître à penser. Bérenger se montre soumis, humble et docile et accepte la critique et la remise en question mais il est le vrai meneur du jeu car il est lumineux.

La première didascalie porte sur le symbole phallique qu’ est la cravate. Berenger se fait le substitut parental qui octroie l’ identité sexuelle, qui n’ accepte pas la sexualité réelle et en offre un simulacre , Berenger met la main à son cou et prend conscience du vide, mais il ne sait que faire de l’ objet qu on lui donne, symbole d’ étranglement et d’étouffement. Un état faussement paternaliste et moralisateur est alors dénoncé comme mortifère.
Le peigne symbolise davantage le pouvoir de la mère qui nourrit la psyché et encourage à la coquetterie, la beauté que l on accorde et que l’ on reprend , l’ ordre que l’ on veut mettre à cette beauté, l’ envie de la domestiquer .

Jean sort un miroir, il offre à Berenger son reflet, il veut qu ‘ il se perçoive à travers son regard, son regard de juge méprisant, il impose ses yeux dégoûtés par son anarchique apparence, et y parvient. Bérenger sent qu’ on le trouve laid et surenchérit en tirant la langue et cachant ses pieds, provocation et honte.

Jean est l’ état providence, il a dans ses poches toutes les solutions pour persuader autrui qu ‘il est indispensable mais son complot de mort crève les yeux : il ne supporte pas que Berenger soit fatigué, qu’ il ait eu besoin de s’ appuyer contre un mur, la faiblesse l’ angoisse et il veut la détruire dans sa recherche mal comprise de perfection.
Bérenger est plus fort que lui en le complimentant, en obéissant tout en restant libre de ses réflexions nuancées : » vous êtes bien sévère… » Il n’ attaque pas, il se défend.

jeudi 3 février 2011

correction du bilan de secondes:les caprices de la mode, Montesquieu

et


le texte:


RICA A RHEDI.

A Venise.

Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver: mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la mode.
Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement ou de leurs parures? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers; et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.
Quelquefois les coiffures montent insensiblement; et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même: dans un autre, c'était les pieds qui occupaient cette place; les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement; et les règles de leur art ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avaient de la taille, et des dents; aujourd'hui il n'en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu'en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes: les Français changent de moeurs selon l'âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s'il l’ avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.

De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.


Avant l' Esprit des lois, Montesquieu devient le précurseur des philosophes des Lumières en même temps que celui des romans épistolaires. Les lettres Persanes éditées en 1721 à Amsterdam sous un pseudonyme bénéficieront longtemps de leur anonymat propre à déjouer la censure. L' auteur imagine le périple d' un jeune persan qui contemple de son regard neuf une civilisation étrange et fait part de ses impressions à ses correspondants. L' exotisme est bien évidemment prétexte à un argumentaire satirique contre la politique monarchiste et cléricale .La lettre xcix quant à elle se contente d'épingler le roi à travers la frivolité de ses sujets. Par le biais de l' apologue, les moeurs superficielles des français sont dénoncées.
Les caractéristiques de la mode sont alors révélatrices de la docilité du peuple face à un roi manipulateur.




Avec un ton léger, l’ auteur ridiculise les tenues vestimentaires à travers le perpétuel changement et l’ aspect outrancier. En effet, l’ accent est mis sur la rapidité avec laquelle les vêtements se démodent , le parallélisme antithétique « Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. » montre bien qu’ une saison vient abolir la précédente et la question oratoire : « Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures? » est révélatrice de l’ inutilité de s’ attarder sur une tendance vite tombée en désuétude. La personnification d’ « une mode nouvelle » sujet du verbe" viendrait détruire" en fait une entité implacable contre laquelle « ouvrage et ouvriers » , isotopie du labeur, ne sont pas de taille à lutter ce qui dénonce l’ inutilité des efforts des artisans pour satisfaire leur exigeante clientèle. L’ antériorité « avant que tu eusses reçu ma lettre » et l’ adjectif « tout » ont un effet d’ amplification pour le résultat « tout serait changé » car même si les diligences étaient lentes à acheminer le courrier , les tissages aussi prenaient du temps, la mode varie plus vite que les nouvelles qu' on en donne grâce au procédé d' exagération. Un autre exemple est tout aussi hyperbolique en opposant Paris et la campagne , de même que six mois et trente ans. Les termes « quitter et s’ oublier » montrent que s’ éloigner de Paris revient à une sorte d’ ensevelissement dans des lieux où le temps qui s' écoule n' est pas au même rythme que celui de la capitale et l’ hyperbole « antique » accentue sur l’ aspect vieillot de la tenue d’ une parisienne revenant de province. La parataxe rend plus frappante l’ énumération d’ exemples ,qui trouve son apogée avec le décalage souligné entre un portrait de jeunesse et le modèle réel: la peinture représentant la génération précédente prend des allures de curiosité puisque les contemporains de Montesquieu avaient comme image d’ Epinal de "l'Américaine" des peaux rouges emplumés et peinturlurés.

Grâce à une systématique hypotypose, la satire met à mal les excès de certains accoutrements : « Quelquefois les coiffures montent insensiblement; et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même: dans un autre, c'était les pieds qui occupaient cette place; les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l'air. » Les parallélismes produisent un effet humoristique, avec les procédés d’ ironie dont ils sont parsemés ; l' adverbe « quelquefois » suggère des excentricités habituelles que renforce l’ antithèse « montent ; descendre » ainsi que l’ opposition « sensiblement ; tout à coup » cette image étant à peine exagérée puisque certaines gravures de l’ époque montrent des laquais obligés de maintenir l’ édifice de cheveux avec une sorte de balai. « Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même: dans un autre, c'était les pieds qui occupaient cette place; les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l'air. » L’ évocation se poursuit avec une surenchère d’ hyperboles « hauteur immense » et « visage au milieu d’ elle même » font sourire, et le terme « piédestal » semble trop élogieux pour la grotesque réalité de talons trop élevés. L’ effet pervers de ces changements qui vont jusqu’ à influencer le paysage urbain est accentué par l’ indice temporel « , souvent » , l’ énumération ternaire antithétique « hausser, baisser, élargir » et l’ isotopie de l’ autoritarisme « obligés, exigeaient, asservies » qui contraste avec « les règles de leur art » dénotent un profond respect pour les architectes. Après la coiffure et les pieds, la focalisation se fait sur le visage : «On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. »Une fois de plus, l’ habitude est exprimée par l’ adverbe temporel, ainsi que la rapidité et une hyperbole rend la description plaisante. L’ opposition « autrefois ;aujourd’hui » dans le concetto : « Autrefois les femmes avaient de la taille, et des dents; aujourd'hui il n'en est pas question. » amorce la conclusion de l’ irréversible fossé entre deux générations successives ; l’ auteur fait allusion au fait qu’ il soit plus ou moins bienséant de sourire ou de rester bouche fermée, tout comme de cintrer plus ou moins les robes à la taille. Le paragraphe s’ achève avec un péjoratif « dans cette changeante nation » ridiculisée par le constat absurde « les filles se trouvent faites autrement que leur mère ».Ainsi la mode et ses fluctuations constantes se voient réduites à une suite de descriptions qui épinglent de farfelues lubies, cependant la thématique n’ est pas aussi frivole qu’ il n’ y paraît.





Par delà l’ amusante satire proposée par le biais d’ une innocente correspondance entre deux Persans, l’ auteur fait sentir à travers des yeux neufs la gravité de ce qui révèle le caractère manipulable des Français, explicitement concernés. L’ étonnement du faux narrateur met en valeur la stupidité réelle de ceux dont il est question et débouche sur une critique de la politique. Ainsi l’ exotisme de la date farfelue et des prénoms masquent le pamphlet sous- jacent. Rica exprime son étonnement avec sa subjectivité romanesque : « Je trouve les caprices de la mode , chez les Français, étonnants. » cependant le terme « caprices », renforcé ultérieurement par le terme « fantaisie » est explicitement péjoratif et différer étonnants en épithète détachée accentue l’ effet de surprise. « On ne saurait croire » montre également une surprise incrédule tout comme la question rhétorique « Qui pourrait le croire ? » dont l’ énonciation masquée avec le conditionnel et le "on" de généralité rend l’ impossibilité de comprendre universelle. D’ ailleurs, la pseudo objectivité de l’ ensemble de la lettre avec les tournures impersonnelles et le présent gnomique comme dans « on voit » » il en est des manières » « il n’ en est pas question » révèlent la réelle portée didactique et critique de son contenu.


La naïveté des Français est bien plus flagrante que celle, supposée de l’ émetteur de la lettre, les verbes d’ opinion ne laissent pas de doute : « ils ont oublié, ils ignorent, méconnaît, il s’ imagine » montrent un peuple absent des réalités qui vit dans l’ incertitude comme le laissent entendre les adjectifs indéfinis « quelque Américaine, quelqu’ une de ses fantaisies ».Un fils est capable de prendre sa mère pour une étrangère et un mari est prêt à tous les sacrifices pour satisfaire les caprices de sa femme, les valeurs familiales semblent inversées, dépouillées de leur beauté originelle pour de futiles préoccupations. Le quatrième paragraphe fait des parures de véritables personnages au détriment des personnes car les coiffures et les talons deviennent sujets à leur tour , se trouvant personnifiés, et l’ on ne distingue plus les vêtements des femmes elles mêmes, présentées comme des êtres fantasques et impérieux par l’ isotopie du caprice. Le tiers état mis en valeur par son travail semble complètement méprisé par ses luxueux clients.


En effet, l’ analogie finale révèle le caractère précurseur de l’ esprit des Lumières : « Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes: les Français changent de moeurs selon l'âge de leur roi. » Le véritable responsable est directement accusé, avec par effet de ricochet la coupable complaisance de ses courtisans. L’ allusion à Louis XIV semble évidente puisque la mode luxuriante du temps de son libertinage devint austère quand il épousa Madame de Maintenon. L’ irréel du passé « s’ il l’ avait entrepris » manifeste un regret de Montesquieu qui donne au mot « grave » une connotation de sagesse en mettant une pointe d’ ironie sur « le monarque » qui n’ a pas su éduquer ses sujets, et les anadiploses « Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. » mettent en valeur l’ influence de la cour sur la totalité du pays contaminé par la frivolité de son roi.La phrase finale qui est l’ apothéose est une condamnation de la monarchie de droit divin car l’ âme, terme religieux, corrompue du roi s’ étend comme une épidémie avec des termes comme « s’imprime, moule » qui critiquent sa coupable responsabilité.






Les lettres Persanes de Montesquieu allient la crédibilité du roman épistolaire à l’ exotisme d’ un conte philosophique, l’ esthétique et l’ ironie séduisent le lecteur, mais le point final n’ en demeure pas moins polémique, le prétexte de la mode est révélateur d’ une nation égoïste et superficielle qui aurait refusé de s’ interroger sur le commerce triangulaire, qui ne se serait pas élevée contre l’ intolérance religieuse et l’ iniquité de la justice lors de procès comme l’ affaire Calas, si les philosophes des Lumières n’ avaient pas amené ces scandales à la connaissance du peuple en mettant les rieurs de leur côté .



samedi 15 janvier 2011

La mort des amants étude analytique



Photo d' Annie Leibovitz:Roméo et Juliette.

CXXI - La Mort des Amants

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.


Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.


Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;


Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.


Encore une! Je n' ai pas pu résister au plaisir d' évoquer mon poème préféré,je n' apporterai sans doute rien de bien nouveau sous le soleil,mais il est si beau que je ne me lasse pas d' en parler.Le deuxîème quatrain est un hymne aux âmes soeurs, tous ceux qui ont aimé une personne plus qu' eux mêmes se laissent " prendre aux tripes"!

Baudelaire est inclassable, il ne se revendique d' aucun courant,il dépasse le romantisme et préfigure le symbolisme . Son recueil " les fleurs du mal" paru en 1857 résume ses déchirements rien que par l' oxymore de son titre: il ne cesse d' osciller entre " spleen et idéal", un des chapitres du recueil,entre les aspirations vers l' absolu de la beauté supérieure et les penchants à la mélancolie et aux attachements morbides.Tout comme Ronsard, il aimera une créature charnelle, Jeanne Duval, une soeur spirituelle,marie Daubrun et un Ange,madame Sabatier.Le sonnet cxxi évoque un amour de plus en plus désincarné qui se poursuit jusque dans l' éternité.Le déni de la mort se fait par l' idéalisation,l' amour est évoqué comme une union spirituelle dont la mort n' est que la sublimation.

La communion des amants est réelle dès le premier vers grâce au " nous".L' amour est vécu comme une plénitude opposée au néant " plein d'"," tout chargé" ainsi que les pluriels" des lits, des divans" qui expriment une passion sensuelle.Le premier quatrain évoque une sorte de nuit de noces: la coûtume était de solenniser l' instant en bassinant les lits de parfum et en les fleurissant de pétales, ce qui explique" les odeurs légères".Les " étranges fleurs" symbolisent alors le pays d' une exotique destination, tout comme " sous des cieux plus beaux."
La passion amoureuse est marquée par l' isotopie de la chaleur et de la lumière:"chaleur, flambeaux,lumière" et par les répétitions de la dualité complice:"deux ""double" jumeaux".L' amour est perçu comme une connaissance au sens étymologique de naître avec,car il s' agit d' une union spirituelle désincarnée dans cette strophe,la métonymie du "coeur" représentant les sentiments, et la mention d'"esprits" étant sans ambiguité.Avant d' évoquer l' échange de regards, la scène offre la mise en abyme de deux êtres similaires plongés l' un dans l' autre et se reflétant à l' infini par la métaphore du miroir.
L' union se répercute aussi dans le ciel " rose et bleu" , pôles masculin et féminin, et l' éclair est le symbole du Kairos,figeant un instant crucial avant la séparation:
" Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot tout chargé d' adieux."
Or un tel amour ne peut disparaître, comme l' indique l' opposition temporelle" cependant" et le dernier tercet se fait l' écho du quatrain en perpétrant l' image de cette union vouée à l' immortalité.

L' amour triomphe de la mort en se plaçant dans l'éternité.Le futur évoque un avenir illimité,le pluriel des espaces indénombrables, et la comparaison " profonds comme des tombeaux" amène l' idée de mort en une notion de densité.le quatrain prend alors un autre sens, celui d' une préfiguration de l' au-delà,les " étranges fleurs sur des étagères" évoquant les caveaux et " les " cieux plus beaux" le paradis.
Le jeu du miroir plonge dans l' infinité de l' espace et du temps avec le participe présent" usant à l envi" et sa destruction inexorable, le terme " dernières" associé au mot " vastes" et enfin la notion de réflexion qui ne connaît pas delimites.
La symbolique du soir amène aussi en douceur l' idée d' amour crépusculaire à la fin prochaine.L' instant de cette mort simultanée inconcevable est senti par le paradoxe entre "unique" et " long sanglot tout chargé d' adieux".
le lumineux tercet final sacralise cette mort " mystique" avec un entre- deux- mondes paradisiaque :" un Ange entrouvrant les portes" et le terme" ranimer" achèvent le sonnet sur une idée de résurrection.La mort n' a été qu' un passage pour une passion destinée à se poursuivre au delà de la vie.


La mort des amants est un des rares poèmes optimistes du recueil.Contrairement à ses habituelles déclarations douce amères telle " la charogne",le sonnet est une sorte " d' invitation au voyage" , passage vers l' autre monde en douceur,qui place l' union par delà les contraintes matérielles.La poésie a ce pouvoir de pérenniser la beauté qui fait que le voeu de Baudelaire est une réalité: son amour est immortalisé pour l' éternité.


mardi 4 janvier 2011

Etude analytique de " sur la mort de Marie"



Burne Jones


Pierre de RONSARD (1524-1585)


Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa premiere fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au poinct du jour l'arrose ;

La grace dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d'odeur ;
Mais batue ou de pluye, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt, fueille à fueille déclose.

Ainsi en ta premiere et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuee, et cendre tu reposes.

Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase pleine de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.


Ronsard comme beaucoup de poètes n' a pas trouvé en une femme les trois qualités qu' il recherchait: l' admiration de l' éternel féminin chez Cassandre, la fraternité spirituelle chez Hélène, et la célébration de la jeunesse et de la beauté chez Marie, petite paysanne sans artifice et sans culture.Son amitié amoureuse platonique connaîtra une indélébile blessure lorsqu' elle sera foudroyée par une pneumonie dans sa seizième année.Le déni avant la lettre de ce déces inacceptable lui inspire un sonnet à l' Italienne sur la fragilité de deux jolies fleurs.Pour évoquer le deuil en son coeur attristé,il assimile la rose à la femme et distille l' idée de leur mort par touches subtiles.

Le vers de volta opère une analogie entre la rose virginale et la jeune fille:l' expression" première et jeune nouveauté" est l' écho du parallélisme"en sa belle jeunesse, en sa première fleur" et insiste sur l' aspect printanier de la toute première floraison ," au mois de mai", qui par contre- point fait ressortir la pureté de cette jouvencelle.L' espoir des symboles de naissance vite aboli donne une intensité dramatique avec la redondance" aube au point du jour".
Leur beauté similaire est perçue dans son rayonnement:" comme on voit" présente la fleur offerte aux regards émerveillés," sa vive couleur" rend " le Ciel jaloux ", elle embaume " les jardins et les arbres" dans un rayonnement infini et se fait le réceptacle de l' idée même de la beauté et du sentiment qu ' elle inspire:" la grâce dans sa feuille et l' amour se repose."De la même manière la beauté de la jeune fille produit un effet universel:" quand la terre et le ciel honoraient ta beauté".
Leur destin équivalent semble soumis à des forces tragiques: après avoir connu l' hybris d' une gloire éphémère, elles sont toutes deux frappées d' un coup du sort, en effet le poète déplore la mort menaçante qui va triompher d' elles.

Avec beaucoup de pudeur,Ronsard s' attriste sur leur sort:les allégories du ciel et de l' aube, l' un dieu vengeur, l' autre divinité compatissante symbolisent la toute puissance du destin et du temps où le matin pleure déjà la nuit qui vient.Quelques signes précurseurs comme le terme " repose" qui montre l' inertie ,et la polysémie d' "embaumant", annoncent la déchéance qui suit quand les intempéries contrastées malmènent la fleur avec l antithèse" pluie-ardeur".le rythme et les répétitions explicitent cette mort rapide mais progressive" languissante elle meurt, feuille à feuille déclose".
Avec la même émotion qu' un Victor Hugo dans " demain dès l' aube", Ronsard s' adresse à la personne aimée comme si elle était présente en la tutoyant , en lui faisant une injonction au présent qui serait un hommage non posthume:" pour obsèques, reçois mes larmes et mes pleurs", la redondance embellit son chagrin d' une aura de simplicité; sans porter de jugement il suggère la cruauté du destin" la Parque t' a tuée" et son refus de l' accepter avec l' euphémisme" et cendres tu reposes".
La comparaison s' achève sur une assimilation entre la femme et la fleur, pérennisées dans des symboles de vie avec le parallélisme" ce vase plein de lait" viatique nourricier, " ce panier plein de fleurs" , qui prépare le vers de chute " afin que vif et mort ton corps ne soit que roses",où avec la dénégation des sordides conséquences de la mort, le poète se rassure dans l' idée d' une éternelle beauté que rien ne saurait abimer.


L' humanisme désacralise l' au delà en ne niant pas la douleur liée à la perte d' un être cher mais en se rattachant aux croyances antiques.Le courroux des dieux est compensé par une sorte de Panthéisme, la poésie de la nature l' emporte sur les contraintes de la matière.


vendredi 19 novembre 2010

commentaire d' un passage du parfum de Suskind, chapitre 26


Süskind est un auteur né en Bavière en 1946, encore trop contemporain pour défrayer la chronique, son " roman " le parfum paru en France en 1986 est en revanche précédé d' une aura sulfureuse, à laquelle une adaptation cinématographique en 2006 a amplement contribué.C' est une oeuvre baroque et inclassable, qui mêle le thriller contemporain à la fable onirique.L' action située au siècle des Lumières pourrait l' étiqueter" apologue" au service de la dénonciation de la monarchie absolue et de l' obscurantisme qu' il parodie allègrement mais l' histoire qu' il raconte se lit comme un roman picaresque.Le passage est un épisode charnière où le héros, sorte de monstre dépourvu d' odeur en quête de la flagrance ultime , après avoir fait l' expérience du crime fait une sorte de retraite spirituelle dans une grotte retirée du monde.Il a une sorte de vision qui anticipe le pouvoir de son parfum idéal.
L' auteur élève l' anecdote au niveau d' un épisode biblique, en effet le jardin évoqué pourrait bien être un nouvel Eden dont le héros Jean Baptiste Grenouille serait le démiurge.

I le jardin de la Genese

1-un espace infini
2-la métaphore florale
3-l' évocation biblique

II un héros créateur

1-un roi
2-un acte de procréation
3-la parodie de la création


Le lieu de la rêverie n' existe pas, il est imaginaire comme un paradis perdu. C' est pour cela qu' il n' est pas soumis aux lois de l' espace et du temps.Il est dit qu' il s' étend à "l' infini",qu' on le traverse " à pas puissants". L' auteur utilise le " per" latin qui marque les longues traversées"par les campagnes", les termes sont pluriels ou génériques" immenses plantations""plate bandes"" les provinces les plus reculées" ce qui marque une distance illimitée.De la même manière, Les expressions sont amplifiées par des adjectifs ou adverbes quantitatifs:"à travers tout son royaume" " le pays tout entier""d' un bout à l' autre du royaume".Aucun indice de temps ne permet de circonstancier l' épisode,en revanche l' imparfait dans son aspect inachevé pérennise la scène" il allait" " il filait" et les participes"jetant, enfouissant" la placent dans une atemporalité proche de l' éternité.
De l' Eden, le jardin garde aussi l' arrogante luxuriance; le parfum comparé à des graines croît jusqu' à l' apothéose:" il semait des parfums d' espèces les plus diverses file la métaphore florale qui se poursuit avec" ...où il n' eût semé quelque grain de parfum".La gradation ternaire" tout se mettait partout à germer et à verdoyer et à pousser" évoque une nature en pleine expansion qui s' épanouit avec une énergie sensuelle, l' acte sexuel est symbolisé par des préliminaires d' approches de séduction féminine"la récolte luxuriante ondoyait dans les plantations", par une esquisse d' ardeur virile" les tiges étaient en sève" et un débordement d' énergie" les boutons de fleurs faisaient presque craquer leurs sépales."La deuxième partie du texte marquée par l' indice temporel " alors" correspond à un enfantement, une multiplication miraculeuse:"D'un seul coup éclatait la splendeur de ces milliards de fleurs"qu' amplifie l' hyperbole," fait de myriades de corolles aux parfums délicieux".On peut aussi y voir le paroxysme de l' acte"les fleurs, caressées,exhalaient leurs senteurs, mêlant leurs myriades de parfums en faisaient un seul parfum"Süskind, non sans humour,place les images du jardin dans le domaine de l' érotisme.
Ainsi le pied de nez à la religion n' en est que plus évident, ce jardin guéri" des puanteurs du passé" n' est pourtant pas purgé du péché originel même si à l' image de l' ange biblique, Grenouille en défend l' accès " d' un glaive flamboyant".Ce jardin est infini et éternel mais il vibre d' une énergie quasiment charnelle et Grenouille en est le recréateur ambigu.



Notre héros, qui n' en est pas un ,lève son masque de sombre meurtier en sa retraite monastique, pour réveler un transport délirant mégalomaniaque.Le point de vue interne et le discours indirect libre, marqué par les exclamations ,prouvent le recul amusé de l' auteur sur la démesure de son personnage qui s' auto qualifie de termes dithyrambiques:" le grand , l' unique , le magnifique Grenouille" Ces adjectifs évoquent évidemment, les diverses altesses royales et impériales qui l' ont précédé.La métaphore filée de la majesté est omniprésente:l' anadiplose de "royaume " additionnée du néologisme " grenouillesque" en font une figure princière emblématique.Cette métaphore va se filer tout au long du passage grâce aux termes"régnait" ou " trônant" jusqu' à l' apothéose où la gradation ternaire est reprise avec des majuscules:"le Grand, l' Unique, le Magnifique Grenouille".Cette métaphore du roi ressemble fort à une satire de la monarchie absolue, en effet s' il défend son bien " contre tout intrus", l' isotopie du bon vouloir insiste sur son autorité plénipotentiaire:"qu' il dévastait quand il lui plaisait et reconstituait à nouveau"et dénonce les caprices des grands contradictoires avec l' antithèse,"tout était soumis à sa seule volonté" en anadiplose;" il voulait"," tantôt avec largesse" " tantôt avec parcimonie", en parallélisme antithétique, montrent le totalitarisme du personnage.
Son délire le mène à la démesure d' un acte créateur anarchique.Il est assimilé à un cultivateur qui féconderait lui même ses terres." jetant les graines à pleines poignées ou bien les enfouissant une à une en des endroits précisément choisis" montrent ses pleins pouvoirs décisionnaires qui précèdent une sorte de saillie imaginaire.Grenouille est évoqué comme un reproducteur viril:"à grands pas puissants" " l' impétueux jardinier" " le pays tout entier était imprégné de sa divine semence" qui finit par " arroser" ce jardin d' une eau fertile "le grand Grenouille faisait tomber une eau d' esprit de vin". Il est le mâle géniteur de cette nature renouvelée.
C' est aisi que l' auteur parodie la création en assimilant son anti héros au démiurge.Grenouille est un dieu" unique en son genre" qui recrée sa terre et s' arrête pour se dire " il voyait que cela était bien" comme lors de la première semaine de la Genèse.Il ordonne aux éléments de son verbe efficace:"Le Grand Grenouille ordonnait à la pluie de cesser. Et elle cessait." Il est le maître des cieux:" il envoyait sur le pays le doux soleil de son sourire"ce qui l' érige au statut d' un dieu ou d' un roi soleil;la surenchère" il voyait que c' était bien, très , très bien" est un pied de nez au créationnisme tout comme la métaphore filée du souffle"il soufflait sur le pays le vent de son haleine"imite l' esprit divin qui engendra Adam.La mystique est mystifiée dans les images de la trinité, du un au multiple, du mouvement à l' immutabilité:"... en faisaient un seul parfum, changeant sans cesse et pourtant sans cesse uni, un parfum universel" Enfin, le personnage se voue son propre culte avec l' isotopie du rite catholique:"un parfum d' adoration qu' elles adressaient à lui" " et lui, trônant sur un nuage à l' odeur d' or" qui est l' unique matière digne de la divinité" illustrent une paraphrase littérale des Ecritures, de même que les expressions"l' odeur de l' offrande lui était agréable avec le champ lexical olfactif"narine dilatée, odeur , parfum" opèrent une analogie avec le Christ en majesté pour qui les prières s' élèvent comme un parfum d' agréable odeur.

Le passage étudié est représentatif de l' oeuvre teintée d' humour noir.Elle érige au statut de héros divin le sens méprisé de l' odorat pour épingler les cibles privilégiées des philosophes des lumières que sont la monarchie de droit divin et la révélation biblique.Il faut sans snobisme malvenu de puriste d' un autre âge se laisser aller à l' esthétique audacieuse du film auquel l' auteur lui même a participé, j' ai pour ma part un penchant pour la scène du premier crime, édulcoré par la beauté palpitante d' une splendide rousse qui serre des prunes à la chair dorée contre son sein transparent.La magie synesthétique ferait presque humer les senteurs tant les fruits et les fleurs y sont rendus palpables.

tableau: Anthony fredericks





texte étudié chapitre 26 du parfum de Süskind
Oui!C'était là son royaume!le royaume grenouillesque unique en son genre!Que Grenouille lui-même unique en son genre avait créé et sur lequel il régnait, qu' il dévastait quand il lui plaisait et reconstituait à nouveau,qu' il étendait à l' infini et défendait d' un glaive flamboyantcontre tout intrus. Ici tout était soumis à sa seule volonté, à la volonté du grand, de l' unique, du magnifique Grenouille.Et maintenant qu' étaient extirpées les affreuses puanteurs du passé, il voulait que cela sente bon dans son royaume.Et il allait à grands pas puissants par les campagnes en jachère et y semait des parfums d' espèces les plus diverses, tantôt avec largesse, tantôt avec parcimonie, sur d' immenses plantations ou de petites plates- bandes intimes,jetant les graines à pleines poignées ou bien les enfouissant une à une en des endroits précisément choisis.Il filait à travers tout son royaume et jusque dans les provinces les plus reculées, le grand Grenouille, l' impétueux jardinier, et bientôt il n' y avait plus un seul coin où il n' eût semé quelque grain de parfum.
Et quand il voyait que c' était bien, et que le pays tout entier était imprégné de sa divine semence de Grenouille, alors le grand Grenouille faisait tomber une pluie d' esprit- de - vin, douce et régulière, et tout se mettait partout à germer à verdoyer et à pousser, que cela vous réjouissait le coeur.Déjà la récolte luxuriante ondoyait dans les plantations, et dans les jardins secrets les tiges étaient en sève.Les boutons de fleurs faisaient presque craquer leurs sépales.
Alors le Grand Grenouille ordonnait à la pluie de cesser. Et elle cessait. Et il
envoyait sur le pays le doux soleil de son sourire, et d’un seul coup éclatait la splendeur de ces milliards de fleurs, d’un bout à l’autre du royaume, tissant un seul tapis multicolore, fait de myriades de corolles aux parfums délicieux. Et le Grand Grenouille voyait que c’était bien, très, très bien. Et il soufflait sur le pays le vent de son haleine. Et les fleurs, caressées, exhalaient leurs senteurs et, mêlant leurs myriades de parfums, en faisaient un seul parfum, changeant sans cesse et pourtant sans cesse uni, un parfum universel d’adoration qu’elles adressaient à lui, le Grand, l’Unique, le Magnifique Grenouille ; et lui, trônant sur un nuage à l’odeur d’or, aspirait à nouveau en retour, la narine dilatée, et l’odeur de l’offrande lui était agréable.

samedi 9 octobre 2010

la mort en poésie




Antoine Wiertz: la belle Rosine.


Dissertation : la mort , un topos de la poésie.



Introduction : Eros et Thanatos sont les principes grecs que s’ approprie Freud et qui déterminent les moteurs essentiels de l’ existence : construire et échapper à la destruction.
Par delà leur dimension philosophique, ces valeurs enferment une esthétique omniprésente dans les œuvres littéraires : l’ origine et la finalité, fondements de toutes les interrogations.
Or ce sont les poètes qui explorent avec le plus de nuances les sentiments contrastés que la mort peut susciter. Par le lyrisme , elle cesse d’ être un tabou. Si néanmoins , certains choisissent de l’ édulcorer, d’ autres de la dédramatiser par l’ ironie, le témoignage de sa réalité sordide la rend indissociable du Carpe Diem.
I le déni de la mort
II l’ humour noir
III une leçon d’ épicurisme.


I le déni de la mort

A- la beauté, remède à l’ inacceptable
B- l’effet de contraste à valeur de dénonciation.
C- Mise en abyme de l’immortalité

A – la beauté.


La mort atteint l’ intégrité de l’ être, elle est l’ insurmontable obstacle à l’ amour, la cause irrémédiable de la perte de toute sensation , l’ ennemie des poètes. Lamartine déplorant le deuil de sa bien aimée la suggère dans son poème « le lac » sans la nommer, il en exprime les ravages en se réfugiant dans le passé par une magnifique prosopopée où il laisse s’ exprimer la morte dans une plainte élégiaque :
« Mais je demande en vain quelques instants encore ,
Le temps m’ échappe et fuit,
Je dis à cette nuit :sois plus lente, et l’ aurore
Va dissiper la nuit. »
Le poète exprime alors toute l’ impuissance tragique à faire reculer des forces qui le dépassent, il transcende sa douleur en la disant, donnant à son art une fonction thérapeutique.
L’ art transcende la laideur de la corruption qu’ elle engendre, la métaphore est la figure par excellence apte à faire fusionner les états contradictoires comme la luxuriance de la nature symbole d’ une arrogante jeunesse et l’ horreur de l’ ensevelissement :
« Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses. »
Ronsard : sur la mort de Marie.
De la même manière, le déni de la mort trouve un écho artistique dans l’ euphémisme :
« La Parque t’a tuée et cendres tu reposes » ibidem
ou encore les célèbres vers de Baudelaire :
« La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse. »
La poésie sait se montrer pudique dans l’ évocation de la mort, à plus forte raison quand elle touche le poète de près. Victor Hugo déplorant la noyade de sa fille Léopoldine ne peut se résigner à ce deuil insoutenable et s’ adresse à elle comme pour se persuader de sa présence, niant l’ évidence dans « demain dès l’ aube » : « Vois-tu je sais que tu m’ attends. »

B- L’ édulcoration de la mort sous tend une révolte réfrénée, plus ou moins explicite :De Nerval ne décrit pas la mort de sa bien aimée mais la met en valeur par l’ hyperbole et l’ oxymore dans « El Desdichado » :
« je suis le ténébreux , le veuf, l’ inconsolé,
Le Prince d’aquitaine à la tour abolie,
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé,
Porte le Soleil noir de la mélancolie. »
Sa supplique « rends –moi » adressée à la cantonade prend des allures de blasphème.La mort prématurée est un leitmotiv du lyrisme. André Chénier met en valeur l’ aspect tragique d’ un destin brisé trop tôt grâce aux euphémismes :
« Elle a vécu Myrto la jeune Tarentine »
ainsi que grâce à l’ énumération finale des bonheurs qu’ elle ne connaîtra pas.
Cependant plus que la mort accidentelle, l’ assassinat se déplore en un contraste saisissant d’autant qu’ il est cautionné par les grands de ce monde, les poètes dénoncent par un clair-obscur entre la beauté des évocations et l’ horreur sous jacente les guerres, les cruautés que les hommes s’ infligent entre eux. On ne citera pas « le dormeur du val » de Rimbaud dont l’image du sommeil rend la révélation finale odieuse, on se contentera du « déserteur » de Boris Vian et de son euphémisme final :
« Une abeille de cuivre chaud l’ a foudroyé sur l’ autre rive »
qui amène le pied de nez à la mort infligée :
« Il avait eu le temps de vivre »

D- Ainsi l’ écriture est un triomphe sur la mort, en l’ évoquant le poète s’ en fait le vainqueur puisque lui –même ne peut mourir, tout comme l’ acte de donner la vie son verbe est efficace, il le porte à la postérité, il sublime cette réalité inconcevable, à travers son art il accède à l’immortalité, il embrasse l’ éternité, il est un dieu. Dans : « Quand vous serez bien vieille », Ronsard met en scène sa propre mort et anticipe la renommée qui le suivra, toujours grâce à l’ euphémisme :
« Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres Myrteux je prendrai mon repos. »
Le poème « la mort des amants » de Baudelaire inscrit les derniers instants dans l’ infini de l’ espace et du temps :
« Nous échangerons un éclair unique,
comme un long sanglot tout chargé d ‘ adieux. »
La poésie devient le paradis de tous les endeuillés, les jeux d’ écriture qui en font la musicalité transforment les requiems en cantates, elle s’ autorise une thérapie par les larmes aussi bien que par le rire.

II l’ humour noir

A- l’autodérision
B-La complaisance dans le morbide
C-le cynisme salvateur


A- La poésie ne se réduit pas au courant romantique, elle n’ est pas que l’ expression de la douleur et la fuite d’ un quotidien haïssable, elle est le miroir du réel et le poète lucide peut remédier au malaise que la mort engendre en se moquant de la peur qu’elle lui inspire. En la mettant en scène, il se prépare ; l’ écriture est pour lui une méditation sur ses fins dernières ,il l’ apprivoise et prend le lecteur à témoin de sa destinée funeste, et chaque lecteur qui se sait mourant l’ accompagne et cesse d’ être seul.
« Le bateau ivre » d’ Arthur Rimbaud n’ est pas un texte risible à proprement parler mais il évoque la mort avec une certaine légèreté :
« Où flottaison blême et ravie,
Un noyé pensif parfois descend. »
La métaphore du navire met une distance par rapport au désir de suicide :
« O que ma quille éclate ! ô que j’ aille à la mer ! »
Les poètes maudits se sachant inaptes à la vie sont résignés à la mort, d’ autres terrassés par la maladie n’ ont pas d’ autre choix .Dans les amours jaunes, comme le rire du même nom, Tristan Corbière dédramatise sa santé précaire par des poèmes métaphoriques. Il décrit avec une isotopie de l’ ombre , du silence , de l’ ensevelissement et de la froideur, un crapaud répugnant qui lui ressemble dit-il, comme un frère :
« Bonsoir. Ce crapaud là , c’ est moi ! » et la rupture des vers matérialise ses propres blessures.

B- L’ évocation de la mort n’ est pas toujours abstraite, le poète qui proclame son triste sort ne se réfugie pas toujours derrière l’ allégorie, il observe, décortique et mentionne avec une précision de médecin légiste la corruption qu’ elle opère dans la matière, mais le tableau brossé n’ en reste pas moins transcendé par l’ élégance du style et la dimension morale parce qu’ exemplaire. la complaisance dans le morbide n’ est pas gratuite, elle est dissuasive , le poète menace son auditoire en douceur. Villon dans sa « ballade de pendus » manifeste son repentir tout en haranguant les hommes :
« Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre,
De notre mal personne ne s’ en rie. »
La prosopopée des os apporte une touche de cynisme à l’ ensemble émouvant.
La célèbre « charogne » de Baudelaire est une longue évocation de la putréfaction des chairs à des fins didactiques sublimée par la musique des vers :
« Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, D'ou sortaient de noirs bataillons De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons. »

C- Cependant le cynisme du même auteur atteint son apogée dans « la danse macabre » où l’ auteur se complaît dans une sorte de déférence amusée pour la mort qui défie les humains en une allégorie irrévérencieuse :
« En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admireEn tes contorsions, risible Humanité,Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,Mêle son ironie à ton insanité!»
Le vingtième siècle apprivoise ce passage obligé avec une certaine nonchalance, les pataphysiciens se délectent de l’ humour noir, en tête Alfred Jarry dans sa « valse »,pastichant les danses macabres :
« Et j’suis précipité la tête la première
Dans l’grand trou noir d’ ous qu’ on n’revient jamais »
Quant aux dadaïstes, la mort n’ est qu ‘ un motif comme tant d’ autres propice à la fantaisie. Tristan Tzara parodie un crime passionnel dans sa « chanson dada » :
« Mais l’ époux le jour de l’ an
Savait tout et dans une crise
Envoya au Vatican
Leur deux corps en trois valises »
La mort se chante comme une comptine enfantine, à elle seule elle devient l’ emblème existentialiste de la joie qui demeure face à l’ absurdité. Jules Laforgue ironise sur la peur ancestrale qui s’ y rattache dans « la complainte de l’ oubli des morts » :
« Les morts
C’ est sous terre,
Ca n’ en sort guère. »
Ou encore dans « la complainte du pauvre jeune homme » :
« Quand on est mort , c’ est pour de bon ,
digue dondaine, digue dondaine,
quand on est mort c’ est pour de bon,
digue dondaine digue dondon.
L’ humour nous rachète de nos terreurs, démystifie cette grande inconnue et nous donne une leçon de vie.


III une leçon d’ épicurisme

A- un hymne à l’ amour
B- un avertissement au lecteur
C- un carpe diem

A- La poésie est une arme de séduction qui explore l’ éventail des arguments de tous les dom juan de plume, tantôt suppliants tantôt menaçants. Brandir l’ épouvantail de la mort peut s’ avérer persuasif, les poètes ne s’ abaissent pas à la contrainte mais ils encouragent à savourer les plaisirs tant qu’ ils sont accessibles ;on ne peut que citer « l’ode à cassandre de Ronsard » et citer à nouveau, dans un registre beaucoup moins lyrique, « la charogne » de Baudelaire :
« Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion ! »
L’ amour est une réponse à l’ angoissante question de la mort qui le rend urgent et nécessaire.

B- Le poète éduque son lecteur, il lui enseigne la vie, il partage son expérience magnifiée par son art. La mort imminente est le reproche d’ une vie futile. Villon dans « le testament » regrette le temps perdu :
« Hé ! Dieu, si j’ eusse étudié,
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle. »
Apollinaire dans le bestiaire se moque de la futilité de sa vie :
« Belles journées, souris du temps
,Vous rongez peu à peu ma vie,
Dieu ! je vais avoir vingt- huit ans
Et mal vécus à mon envie. »

C- Dire la mort, c’ est une invitation lumineuse à la vie, les poètes en font le symbole édifiant de ce dont on se préserve, les surréalistes la fuient, la vilipendent, comme Paul Eluard dans « l’ aube dissout les monstres » :
« Des rêves sans soleils les rendaient éternels
Mais pour que le nuage se changeât en boue
Ils descendaient ils ne faisaient plus tête au ciel
Toute leur nuit leur mort leur belle ombre misère "
La monstruosité est associée à la mort qui s’ oppose au « baiser des vivants »
La mort est associée au mal, dans la fin de Satan ,Victor Hugo dans son poème épique « et nox facta est » représente la doctrine religieuse qui associe l’ arrivée du mal dans le monde à la chute de Lucifer, la cause de la vulnérabilité humaine étant associée au péché originel :
« Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux
,L’horreur du gouffre empreinte à sa face livide,
Il cria :Mort !-les poings tendus vers l’ombre vide.
Ce mot plus tard fut homme et s’ appela Caïn. »

Conclusion : la mort répugne et fascine, elle s’ inscrit dans le plus existentiel des paradoxes et sa représentation est ambivalente. Tantôt niée, tantôt impudiquement dévoilée, elle est l’ étendard de notre cruauté, de notre faiblesse, de l’ implacabilité de notre destinée. L’ écriture poétique seule peut restituer la palette des nuances qui la composent, de l’euphémisme à l’hyperbole, du sentimentalisme à l’ ironie, de l’humanisme à l’ existentialisme, de la résignation à l’insurrection.Cependant le poète la met en abyme, en l’ emprisonnant dans ses vers il se rend éternel et la met en échec. La mort terrasse l’ artiste mais n’ a pas de prise sur l’ art.